Mais, comme c’est à son père qu’il répond, il ne hausse pas la voix. C’est sourdement qu’il répond :

— Si on n’entrait pas dans ma chambre, on ne ferait pas de constatation.

C’est au tour de M. Langrevin d’être touché. Lui n’a pas à se maîtriser. Offensé dans sa dictature, il réagit violemment, et tonne :

— Monsieur, j’entrerai dans votre chambre quand bon me semblera ! Et si ça ne vous plaît pas, vous irez habiter ailleurs ! Tu es majeur, je le sais. Mais ici, tu es sous mon toit. Je ne veux pas que tu découches. Tu as toute ta soirée pour voir des filles…

Marcel pense que son père n’a pas songé au poker, et cette idée le calme un peu. Mais une phrase de M. Langrevin va l’irriter à nouveau…

— J’en parlais hier encore avec ta sœur et Florentin…

Florentin, c’est le beau-frère de Marcel, M. Tury-Bargès, juge au tribunal de la Seine… Ce qui exaspère Marcel, c’est que, dans la famille, M. Tury-Bargès est l’exemple continuel, le modèle, et lui, Marcel, le repoussoir. On est devenu d’une austérité abominable, parce qu’on est désormais une famille de magistrats. On a acquis une sorte de noblesse de robe.

Les principes ? Non, le souci de la situation de M. Tury-Bargès. Marcel trouve que certains jeunes magistrats sont plus terribles que les anciens, qui étaient inflexibles par tradition plus que par ambition. Marcel n’accorde d’ailleurs à l’ancienne magistrature cette haute estime rétrospective que pour en accabler certains échantillons de la magistrature nouvelle et particulièrement son beau-frère…

M. Tury-Bargès a la réputation d’un juge indulgent. Mais Marcel ne croit pas à la sincérité de cette indulgence. Il prétend que c’est une attitude adoptée par certains, depuis l’invention des bons juges. Marcel, qui est généreux, ne se plaint pas de cette mode, qui profite au moins à quelques pauvres diables de délinquants. Mais quant à « couper » dans la bienveillance foncière de Tury-Bargès, Marcel laisse cela à des âmes plus naïves ou que ne préoccupe point l’exacte appréciation de la bonté.

Pratiquement, il vaut mieux avoir affaire à Tury-Bargès comme justiciable que comme parent ou allié. Il a le souci de la Justice, mais surtout celui de la bonne réputation des siens, condition nécessaire de son avancement…