Marcel, en d’autres circonstances, a constaté le manque de générosité de son beau-frère. Il n’aime pas non plus la façon dont il « cote » les gens… Le coefficient de fortune ou d’influence joue un rôle un peu trop capital dans ses évaluations…
Le plus triste, c’est que Cécile, la sœur de Marcel, s’est détachée de son frère en se rapprochant de Tury-Bargès. Marcel l’a connue généreuse… Comme ce n’est pas un mauvais garçon, il s’efforce de ne pas regretter le divorce qui s’est produit entre sa sœur et lui. En somme, il vaut mieux qu’elle s’accorde avec son magistrat, puisque c’est avec lui qu’elle doit passer sa vie…
— Et pourquoi, demande M. Maurice Langrevin, pourquoi me serais-je privé d’en parler à ton beau-frère ?
Mais Marcel n’accepte pas la discussion. Il balbutie quelques paroles vagues. A quoi bon « sortir » encore une fois ce qu’il pense de son beau-frère ? La dispute ne mènerait à rien. Il reproche à Tury-Bargès son « grimpage » continuel… Or, c’est précisément cet arrivisme, traité de noble ambition, qu’apprécie chez le gendre l’esprit commercial de M. Langrevin.
La discussion éteinte se rallume d’ailleurs tout de suite, à propos d’une lettre que Marcel était chargé d’écrire à un client. M. Langrevin a des idées à lui sur le style commercial. Son fils n’a jamais pu les saisir. Marcel a beau soigner son texte, c’est-à-dire en bannir toute élégance, M. Langrevin trouve toujours ses expressions déplacées. Il y a dans ce désaccord littéraire quelque chose de fatal et d’irrémédiable. Mais Marcel n’arrive pas à s’y résigner.
— Ce n’est pas ce que je t’avais dit d’écrire…
— Papa, dit Marcel énervé, j’ai pris note des phrases mêmes que tu as prononcées. Quand j’écris exactement ce que tu m’as dit, tu trouves que ce n’est pas bien, et, quand je change, j’ai toujours tort…
— C’est parce que tu ne te donnes aucune peine, répond M. Langrevin, qui, après tout, a peut-être raison. Marcel se dit un peu cela, et s’en exaspère davantage. M. Langrevin a pris la lettre et va la porter à un autre employé. Marcel ne se fait pas à cette humiliation.
Il reste seul devant sa table. Cette dispute avec son père l’a réveillé. Il n’a plus sommeil. Mais il a toujours un grand cafard. La perte de onze mille francs y est peut-être pour quelque chose.
Pourtant l’horizon s’éclaire un peu par l’apparition de Gustave.