Pour les longs voyages, je m’en tiens au chemin de fer, malgré certains inconvénients, la nécessité de se trouver à une heure fixe à un endroit donné, et toutes sortes de petites formalités vexatoires, telles que celle du billet. Comment la science moderne, qui a fait tant de choses, qui a perfectionné l’éclairage des trains, supprimé les trépidations, comment a-t-elle pu laisser subsister cette barbarie du billet! Voilà qui gâte toutes les prévenances des Compagnies!

Sans cette odieuse formalité, un voyage en chemin de fer serait presque une partie de plaisir. Les compartiments ne sont plus, comme au temps jadis, de ces prisons cahotées, tapissées d’un drap poussiéreux et qui sentait la houille. Les enfants aiment les voyages, n’est-ce pas? Hé bien, quand j’étais petit, je considérais un voyage en chemin de fer comme un supplice classé, qui m’effrayait autant que la perspective de mettre des bottines neuves, de me faire couper les cheveux, ou de prendre un bain.

Et puis, à cette époque, dans le train, on ne voyait rien. A travers le petit cadre des vitres, même quand le temps n’était pas trop brumeux, on n’apercevait que les montées et descentes monotones des fils télégraphiques. Maintenant, en se promenant dans les couloirs, on a vue sur de vastes échappées de pays. Je sais bien qu’on est souvent gêné par les talus qui se font un malin plaisir de se soulever brusquement, afin de nous masquer le paysage. Je sais bien que les trains de marchandises se livrent aussi à ce genre de sport. Ils passent toujours au moment où vous regardez au dehors. Vous vous détournez avec dépit... Le train, pour vous aguicher à nouveau, fait passer deux ou trois plates-formes, puis vous bouche la vue à nouveau avec ses hauts wagons sombres. Mais enfin, tout de même, les trains de marchandises ne sont pas éternels, et il y a des moments où l’on peut voir quelque chose. On peut faire du tourisme sur les voies ferrées.

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Ce qu’il faut regretter pourtant, de la vieille époque, c’est le compagnon de voyage. Dans les wagons-couloirs, le monsieur inconnu que le hasard a placé dans notre compartiment n’est pas lié à nous comme jadis. Il peut sortir, s’en aller vagabonder dans le couloir. Il nous quitte ou nous le quittons pendant une heure ou deux, pour gagner le wagon-restaurant. Dans les anciens compartiments, la vie de ce quidam était pour une demi-journée ou une journée mêlée à la vôtre... Il y avait une période de défiance et d’attente. On commençait par ne pas se regarder, par se mépriser, avec la rancune d’une intrusion réciproque. Puis, l’instinct de sociabilité faisait son œuvre. On ramassait un paquet tombé, on prêtait obligeamment une gazette. Puis la glace de la discrétion fondait peu à peu... L’inconnu nous dévoilait sa vie, son nom, nous parlait de ses relations, et après le déjeuner au buffet, nous remettait sa carte de visite et des lettres de recommandation pour ses amis influents.

Aujourd’hui, dans le wagon moderne, avec cette portière toujours ouverte sur le couloir et sur la liberté, on se regarde parfois, on s’observe, on se parle beaucoup moins. C’est un plaisir d’un autre ordre. De vivantes devinettes sont en face de nous. Il faut nous aider de différents indices, examiner les vêtements, les décorations, les livres, les journaux, les initiales gravées sur les sacs de voyage...

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Quelquefois, ces énigmes ne nous donnent jamais leur solution; ce ne sont pas celles qui nous laissent le souvenir le moins curieux.

Deux personnages étranges étaient assis en face de moi, deux très vieux vieillards. Ils étaient déjà installés, quand, arrivant au dernier moment, j’étais entré dans leur compartiment à toute vitesse. J’étais essoufflé, j’avais les yeux troubles, j’étais tout ému à l’idée que j’aurais pu manquer le train... Ce ne fut qu’au bout d’un instant que je songeai à regarder ces deux octogénaires, qui venaient de je ne sais où et s’en allaient je n’ai jamais su où...

C’étaient peut-être le frère et la sœur. C’étaient peut-être le mari et la femme, devenus absolument semblables à force de vivre ensemble.