Presque glabres, coiffés d’une toque de soie qui ne laissait voir aucun cheveu, vêtus de douillettes noires qui descendaient jusque sur leurs bottines d’étoffe, ils étaient vraiment tout pareils, et il eût été impossible de dire quelle était la femme, et quel était l’homme, si la femme n’avait gardé ses moustaches...

ARGAN CHAUFFEUR
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Le Malade imaginaire avait ceci de bon que constamment il se croyait malade. Il ne sortait jamais de chez lui, et sa neurasthénie ne sévissait que sur son entourage.

Nous avons de nos jours des Argans intermittents, qui ne se croient malades que par accès. Mais leurs accès les prennent n’importe où, au théâtre, au café, en automobile.

Un des derniers Argans que j’aie connus—j’en ai connu des légions—était un gaillard rondelet, orné d’une belle barbe blonde, et respirant la plus parfaite santé. Ce portrait physique est d’ailleurs indifférent, car ce genre de neurasthénie n’est jamais révélé par l’apparence extérieure de l’individu, lequel peut être grand ou petit, gros ou mince.

Le jour où nous arrangeâmes cette partie d’auto, Argan était dans une période d’accalmie. Aussi nous demanda-t-il avec empressement d’être des nôtres. La plupart du temps, on ne peut pas l’avoir, parce qu’il a mal à la gorge (c’est-à-dire une crainte, une quasi-certitude de diphtérie), ou mal au ventre (le cancer probable), ou des oppressions (angine de poitrine imminente). Ces symptômes sont plus ou moins ceux des maladies qu’il prévoit: il n’a qu’une science de la médecine incomplète, évitant autant qu’il peut d’entrer dans un volume de médecine, d’où il ressortirait contaminé par mille appréhensions diverses.

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Nous étions arrivés pour déjeuner à onze heures dans un restaurant d’une toute petite ville de l’Yonne. Repas appétissant, auquel nous fîmes tous honneur, à l’exception toutefois de notre ami, qui, vous le pensez bien, suit toujours un régime compliqué.

Il lui fallut de la viande hachée, des légumes sans beurre, du pain grillé. Il ne fut pas question de boire de l’eau du pays, ni même de l’eau minérale, qui pouvait être falsifiée. Il se fit apporter des feuilles de thé et une lampe à esprit de vin, où il fit bouillir de l’eau lui-même. Le thé une fois fait, comme la théière, selon une vieille tradition, fonctionnait mal, il renversa sur la nappe une bonne partie du liquide bouillant, inondant le pain de ses voisins. On protesta, mais il rejeta toute la faute sur cette sacrée théière, d’où le thé ne coulait pas tout d’abord, puis s’échappait, l’instant d’après, à flots torrentueux.

S’étant occupé de sa propre alimentation, il ne se fit pas faute ensuite de critiquer la nôtre, nous prédisant toutes sortes de malheurs, parce que nous mangions des concombres, puis du cresson, arrosé, nous dit-il, avec des eaux empoisonnées.