La promenade Chamars présentait de grands espaces dévastés. C’est là que l’on dressait l’énorme tente du cirque. A quatre heures, après la classe, nous nous y rendions furtivement pour faire des évaluations, comparer les dimensions de ce cirque-là avec celles du cirque de l’année précédente. C’était une déception quand il nous paraissait un peu moins grand. Pourtant un de mes camarades, qui avait pu voir les chevaux, nous affirmait qu’ils étaient beaucoup plus beaux, des alezans avec de longues queues qui traînaient jusqu’à terre ou des gris-pommelés très gras avec des crinières magnifiques. Nous passions avec émotion auprès des cages rugissantes. Les volets ne descendaient pas jusqu’en bas et les barreaux nous semblaient toujours trop petits; non pas que la moindre crainte habitât nos âmes intrépides, mais nous nous disions que plus les barreaux étaient épais, plus les animaux devaient être forts et terribles.

Il y avait parmi nous des petits garçons emballés et enthousiastes, et aussi un clan de sceptiques qui dénigraient toujours. A les en croire, ce cirque était misérable, les bêtes étaient mal nourries. C’est ainsi qu’ils abîmaient notre joie, simplement pour paraître des gens supérieurs et informés.

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Le soir du cirque, un de mes cousins, un peu plus âgé que moi, venait me prendre à la maison. Nous arrivions bien avant le commencement du spectacle. Et nous avions d’abord beaucoup d’angoisse, parce que le cirque ne se remplissait pas assez vite. Nous étions installés aux secondes et notre grande préoccupation était d’établir, au moyen de nombreux arguments, la supériorité des secondes sur les premières. D’abord on voyait mieux, parce qu’on était plus haut, et l’on ne risquait pas de recevoir de la sciure de bois dans les yeux.

Nous n’aimions pas beaucoup, dans le programme, les exercices des dames à cheval, qui passaient dans des cerceaux et sautaient par-dessus des banderoles. Les clowns nous amusaient toujours. Les singes montés sur des chiens nous semblaient un peu minables. Les exercices des gymnasiarques duraient toujours un peu trop longtemps. A côté de nous, un monsieur qui n’avait peut-être jamais touché un trapèze de sa vie, mais qui portait une grande barbe grise, disait: «Ça, c’est très fort!» Alors nous admirions.

Les écuyers qui faisaient de la haute école nous intéressaient peu. Il y a quelques années j’ai vu, dans un cirque de Paris, un très savant dresseur qui, monté sur un cheval gris, le faisait danser tout autour de l’arène. Et je pensais qu’au régiment j’avais toutes les peines du monde à empêcher ma jument Bretagne de danser de cette façon-là.

En somme on ne s’amusait pas énormément, quand il n’y avait pas de ménagerie. Car ce qui nous passionnait le plus, c’était l’entrée dans la cage aux lions d’un féroce dompteur, vêtu d’une culotte collante et d’une veste bordée de fourrure. Encore maintenant, à la foire du Trône et à la foire de Neuilly, c’est toujours vers les ménageries que je me dirige. Il y a trois ans, j’ai assisté à un spectacle émouvant, qui se renouvelait d’ailleurs huit fois par jour. Une jeune femme et un nègre dansaient le cake-walk dans une cage. Dans une encoignure, un lion, un tigre et une hyène étaient maîtrisés par un dompteur. Ces trois fauves grondants bâillaient de toute leur gueule, et le dompteur était obligé de les frapper de sa cravache pour les empêcher de s’endormir.

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Le numéro des chiens savants, dans ma jeunesse, ne m’a jamais beaucoup passionné. Je me rappelle dans des temps plus récents un dresseur de chiens dont je fis la connaissance après la représentation. Il avait une quinzaine d’élèves, des fox-terriers, des danois, des épagneuls et un magnifique grey-hound qui sautait par dessus une pyramide de chaises dans une envolée extraordinaire. Ce saut impressionnant terminait une série de sauts moins méritoires. Tous les chiens passaient l’un après l’autre dessus une barrière. Ils sautaient très gentiment, à l’exception d’un petit cabot d’une race indéfinissable, qui, à la grande joie de l’auditoire, passait toutes les fois à côté de la barrière, jusqu’à un moment où, pressé par le fouet menaçant du dresseur, il fila sournoisement par-dessous l’obstacle.

Je rencontrai par hasard le dresseur de chiens dans un petit débit où il se désaltérait et je le félicitai d’être arrivé avec ses chiens sauteurs à des résultats aussi intéressants.