Les Giraud, dans leur maison, ne se plaisaient qu’à demi, et ils auraient volontiers choisi un autre lieu de villégiature. L’année où la propriété fut mise en vente, le gérant, qui était du pays, vint annoncer que le loyer serait augmenté de cinq cents francs. C’était un bon prétexte pour déménager, et tous les invités, sauf un, furent d’avis de louer quelque chose ailleurs. Seul, l’invité principal tint bon. Et il n’eut pas grand effort à faire pour impressionner les Giraud.
—Et vous, qu’en pensez-vous? lui demanda M. Giraud avec une certaine émotion. J’ai bien envie de ne pas relouer l’année prochaine.
—Pourquoi ça?
Il n’ajouta rien à ce pourquoi ça? prononcé d’une voix calme, et sans anxiété dans l’interrogation. Mais ce simple pourquoi ça? jeté en travers de nos arguments, les renversa par une force mystérieuse.
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On voulut s’adresser au propriétaire lui-même. Mais il voyageait, il était insaisissable. On signa avec le gérant un nouveau petit bail de trois ans. Le loyer, au bout de trois ans, fut porté à cinq mille. La vulgarisation des autos a donné une plus-value notable aux propriétés de plaisance éloignées des gares. La question de situation a beaucoup moins d’importance, puisque la distance n’existe plus.
Les Giraud, cependant, n’avaient pas d’auto. Mais ce raisonnement les convainquit tellement qu’ils payèrent cinq mille francs et achetèrent une automobile. L’invité fut emmené dans les promenades. Il ne sembla pas s’y déplaire. On lui donna un siège inamovible sur la banquette du fond.
A ce moment, l’invité commença à avoir sérieusement ce qu’on appelle «une mauvaise presse». Les autres invités, sacrifiés, murmurèrent. Mais les murmures, contenus, n’arrivaient pas jusqu’aux Giraud. L’ère automobile consolida la puissance de l’invité, qui s’augmentait naturellement à chaque prérogative nouvelle qui était échue à ce personnage.
Seulement, la Providence, qui avait l’air de penser à autre chose, et dont personne n’attendait plus l’intervention, la Providence entra brusquement en scène. Par un mois de mai perfide, un chaud et froid emporta en quelques jours cet invité considérable. Nous ne l’aimions pas... Et nous fûmes émus. C’était quelque chose de très important qui disparaissait. Il nous avait semblé qu’il était indestructible, au-dessus des atteintes de la mort.
Mais nous eûmes bientôt l’occasion de comprendre que, s’il s’était laissé mourir, c’est qu’il avait ses raisons. Cet homme mystérieux avait de quoi nous en boucher un coin, même après sa mort... Les Giraud apprirent que, depuis sept ans, leur véritable propriétaire n’était autre que leur invité lui-même, dont personne n’avait jamais connu au juste la vraie situation de fortune. On sut qu’à la mort de la propriétaire, il avait acquis secrètement, au moyen d’une ingénieuse combinaison de prête-nom, la propriété où il continua, sept années encore, à se faire nourrir et loger.