D’après les lois du hasard, il devrait y en avoir un tiers sur la droite, un tiers sur la gauche, et le reste au milieu. Mais non, il faut qu’ils aillent tous du même et du mauvais côté.
Je connais cependant un pays où ils restent tout naturellement sur leur droite: c’est en Angleterre, où il faut prendre sa gauche.
L’INVITÉ DES GIRAUD
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Les Giraud avaient une maison de campagne, assez bien située, avec une verdure très suffisante et une vue sur une colline lointaine, derrière laquelle était la mer.
Les Giraud, depuis douze ans, venaient passer là trois mois d’été. La maison n’était pas à eux. Ils la louaient quatre mille francs, tout compris. La vieille demoiselle qui louait cette maison l’aurait bien vendue. Mais M. Giraud hésita pendant cinq ans, et, quand la propriétaire mourut et que la propriété fut mise en vente, il la poussa timidement jusqu’à quatre-vingt-quinze mille francs, alors qu’il avait décidé d’aller jusqu à cent mille. Tout le domaine fut vendu quatre-vingt-seize mille francs. M. Giraud, pour se consoler, répéta chez lui que l’adjudicataire avait l’air d’en vouloir, et qu’il aurait poussé la maison bien plus haut.
M. et Mᵐᵉ Giraud recevaient chaque année plusieurs personnes de leurs relations, qui se relayaient dans les chambres d’amis. Un seul invité restait tout l’été, arrivant avec les Giraud et repartant quelquefois deux ou trois jours après eux. C’était un célibataire assez âgé que l’on appelait dans le pays et dans les châteaux environnants l’invité des Giraud. Il avait bien un nom, mais on préférait le désigner par son titre.
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L’invité des Giraud était un homme assez maussade; il parlait peu, mais ce n’était pas pour choisir ses paroles; ou alors, s’il les choisissait, il fallait penser qu’il gardait pour lui le meilleur de ses réflexions. On avait d’abord demandé aux Giraud quel était le charme de leur invité; mais on avait remarqué qu’ils n’étaient pas fixés, et que cette question, à cause de cela, les gênait. Alors, on n’avait plus osé leur en parler davantage. On savait seulement, en remontant très haut dans l’histoire, que l’invité des Giraud était venu la première année, pendant une quinzaine seulement, en septembre. Il s’était plu dans la maison. On avait eu l’imprudence de dire devant lui que la campagne, dans le pays, était encore plus belle en juillet qu’aux approches de l’automne; alors, dès l’année suivante, il était venu pendant trois mois.
Si l’on n’osait, devant les Giraud, discuter ses titres, on en parlait beaucoup, en revanche, entre invités. Et l’on s’étonnait, après chaque discussion, de voir qu’une telle place d’invité était échue à ce vieux gaillard, dénué non seulement de tout agrément, mais de toute utilité. Car il était incapable de faire un quatrième au bridge ou au tennis. Il ne marchait que dans l’intérieur de la propriété et n’allait jamais se promener du côté de la poste. On ne pouvait compter sur lui pour rapporter du tabac et des journaux de la ville voisine. A table, il mangeait beaucoup et ne dédaignait pas les meilleurs morceaux. Il buvait, les dents serrées, en faisant entendre un sifflement un peu agaçant.
Ce qu’il y a toujours eu de curieux, par exemple, c’est l’autorité énorme qu’il avait chez les Giraud. Et cette autorité était indiscutable, parce qu’elle ne s’appuyait sur aucun titre. Un titre quelconque, on aurait pu le contester.