*
* *
Il n’y a pas qu’eux en France qui soient des rêveurs. Il suffit que certains hommes aient une tâche fixe identique pour essayer de s’en évader par les moyens les plus rapides.
Il n’est pas nécessaire d’être isolé dans de grands espaces vides, comme les pâtres chaldéens. On peut être entouré d’une foule affairée et bruyante. La Tour d’Ivoire n’a pas nécessairement des parois d’ivoire véritable. Construite par le rêve, elle est hermétiquement close et d’une solidité à toute épreuve. Ainsi les contrôleurs d’omnibus, qui sont dans les stations, m’ont toujours paru les hommes les plus indifférents aux bruits du monde, les plus détachés des préoccupations humaines, et notamment des questions de transport et de correspondances. Et quand ils demandent quelle est la personne descendue de l’impériale, c’est avec une sorte de voix de l’au-delà, mais qui n’en est pas moins autoritaire.
L’automobile, l’autobus, a un peu agité toutes ces ombres et sorti de leurs méditations toutes ces personnalités songeuses. Mais, il y a peu de mois encore, avec quelle admirable lenteur le contrôleur quittait son petit chalet tranquille pour arriver jusqu’à l’omnibus. Et tous les gens pressés qui se trouvaient dans le véhicule comprenaient tout à coup qu’ils avaient tort d’avoir tant de hâte: l’indolence du contrôleur leur donnait une leçon édifiante sur la vanité de leurs occupations.
Je n’ai vu des exemples d’un aussi beau nonchaloir que chez les conducteurs de ces voitures publiques que l’on appelle encore des diligences. Je prenais quelquefois la diligence sur une route de douze kilomètres qui séparait deux ports de mer de ma connaissance. Jamais je n’ai eu une aussi forte impression de l’esclavage, de l’esclavage éternel, sans nul espoir de rébellion. L’homme, coloré solidement et plein de moustache, qui conduisait la voiture, était l’autorité même. Denis de Syracuse, auprès de lui, eût paru un blond timide. La station qu’il faisait à mi-route devant une petite auberge se prolongeait ou s’abrégeait à son gré, durant que son chargement humain cuisait au soleil, aussi docile que des ballots de cotonnade. Qu’est devenu cet homme terrible, maintenant qu’un autobus a remplacé son asthmatique patache? Je ne puis croire qu’il se soit résigné à un autre métier, et comme les places de dictateurs et de tyrans sont rares, j’imagine qu’il a disparu brusquement des yeux du monde, englouti sans doute par la terre.
On a voulu opposer à ces champions de nonchalance, les contrôleurs d’omnibus et les conducteurs de diligences, certains employés des compagnies de chemins de fer, les préposés ou préposées aux billets dans les gares balnéaires. Et le fait est qu’il est très intéressant quand le train est en gare et va partir d’une seconde à l’autre, de voir le préposé aux billets indécis au milieu de ses petits casiers. J’en ai vu un qui préparait un petit carton manuscrit pour chaque voyageur. Je ne sais pas ce qu’il y notait, mais ça n’en finissait pas; on avait l’impression qu’il écrivait ses mémoires.
*
* *
Au fond, cette lenteur est bien une lenteur nationale. Elle est même internationale et universelle. Et le charretier rêveur que nous rencontrons sur les routes n’est qu’un échantillon pas plus spécial que les autres; seulement, les autres, nous ne les rencontrons pas.
Déjà l’automobile en a corrigé un certain nombre. Ceux-là, on les reconnaît de très loin, par la façon scrupuleuse et exagérée dont ils tiennent leur droite. Mais les autres, ceux qui n’y pensent pas, ceux qui ne se dérangent que lorsque l’auto a freiné, pourquoi errent-ils sur la gauche de la route au lieu de vaguer sur la droite?