Les travaux du Métro, que l’on considère avec plus de patience, ne suffiraient pas à entraver la circulation. Aux endroits où le Métro ne doit pas passer, il faut trouver des prétextes pour barrer des rues. Ces prétextes, le pavé de bois ou l’asphalte les fournissent à chaque instant. Mais il s’agit pour le service des travaux de ne point procéder au hasard. L’ingéniosité consiste à barrer en même temps deux rues parallèles, de façon à empêcher les débouchés possibles, et à obliger les malheureux taxis errants à mille détours, au bout desquels un écriteau inopiné se dresse, qui les oblige à rebrousser chemin. Et ainsi la marche d’un fiacre à travers les rues ressemble un peu à la marche du pion dans ce petit jeu qui se joue sur un damier et qui s’appelle le chat et la souris. Dans un dédale savamment combiné, autos, victorias à chevaux, voitures de laitiers, omnibus, vélos, motocyclettes, vont, viennent, stagnent, reculent, cherchent, s’effarent et gémissent, pendant que le service de la voirie sourit cruellement, tel le Minotaure.

Le plus curieux, c’est que dans ces rues barrées pour cause de travaux, on voit rarement des travailleurs. La voie est déserte, la croûte d’asphalte est enlevée par endroits et des morceaux de tarte en bitume sec gisent sur la chaussée. Mais on n’aperçoit aucun ouvrier, et la note d’animation n’est donnée que par d’agiles commerçants ambulants, qui vendent des porte-monnaie, de la poudre pour les cuivres, des appareils à découper artistement les légumes ou de gaies petites manivelles destinées à fouetter la crème Chantilly. Assurément, ce n’est pas uniquement pour aider au développement de ces industries qu’on arrête brusquement la vie roulante de nos rues et de nos faubourgs; est-ce au moins pour donner à nos concierges, privés de villégiature, l’illusion d’une paix champêtre?

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Il n’y a qu’une catégorie de rues qui puissent être assurées de n’être jamais barrées; ce sont les rues détériorées et qui, par leur mauvais état naturel, rendent inutile la création d’obstacles factices. Telle l’avenue de Villiers à certains endroits, entre la place Malesherbes et la rue Cardinet. Quel démon perfide, habile sculpteur sur pavé de bois, a creusé ces ornières compliquées, fait saillir ces exhaussements soudains, combiné ces petites banquettes et ces douves imprévues? L’autre nuit, une auto qui passait là-dedans se sépara d’une de ses roues. La voiture avait semblé tout à coup s’enfoncer dans la terre, et ses passagers, en même temps, avaient aperçu la roue d’avant de droite qui roulait toute seule, à quelques mètres sur la gauche, ivre de liberté. Pendant qu’un des chauffeurs était allé chercher du secours, l’autre, un monsieur barbu et respectable, était resté en surveillance auprès de la voiture, et, tout fier d’avoir été d’un accident, donnait complaisamment des détails à tous les passants curieux qui faisaient cercle autour de l’auto désemparée. Des gentlemen attardés, des garçons de café rentrant au logis et de tranquilles apaches assistaient à ce cours du soir pour adultes. Seuls, les agents cyclistes ne s’arrêtaient pas; car les agents cyclistes ne sont préoccupés que de guetter les voitures en vitesse, et les accidents ne les intéressent point; ils passent, sans daigner les voir, devant les voitures en carafe, et méprisent d’une façon générale l’immobilité, cet excès de lenteur.

LES RÊVEURS
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Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais quand je vais en auto et que je suis installé sur le siège, à côté du mécanicien, il m’est impossible de distraire mes yeux du spectacle toujours renouvelé de la route. J’ai beau avoir fait cent fois le même chemin, je découvre ou je précise des coins de paysage que je n’avais jamais bien vus. Ainsi, cette route de Varaville à Cabourg, que j’ai si souvent parcourue, elle était ce matin plus jolie et autrement jolie que les autres fois. Sinueuse et calme entre les haies d’arbres qui la bordent, elle avait l’air d’une rivière (au cours très lent). Elle tournait à droite, puis brusquement à gauche, puis à droite encore, sans qu’il fût possible de savoir pourquoi. Elle était d’une gaîté silencieuse; pas pressée du tout, elle s’amusait discrètement.

Cependant notre sirène mugissait, sinistre, comme pour prévenir mille dangers. O! la voix peu enchanteresse des sirènes d’autos! J’imagine que les jolies personnes qui finissaient en queue de poisson avaient tout de même, pour entôler les navigateurs, des chants plus captivants.

Il n’y avait personne sur la route, et vraiment cette sirène insistante joignait l’inutile au désagréable. Cependant, comme le chemin, las d’avoir tourné, se décidait à filer tout droit, nous aperçûmes, à deux cents pas devant nous, une carriole qui allait son petit train, en plein milieu de la route. La sirène saisit avec joie ce léger prétexte et se mit à geindre avec véhémence.

A quoi pensent les charretiers et les paysans qui conduisent les carrioles? On les croit occupés de vils calculs: ce sont des poètes! On croit qu’ils supputent, et ils rêvent...

Quand brusquement ils entendent la sirène et la trompe, ils ont toujours l’air d’enfants réveillés en sursaut. Ils donnent un coup de guide saccadé, dirigent leur cheval droit sur le bas-côté, et cheminent tout près du fossé, d’une façon un peu inquiétante. Le temps n’est plus où ils maugréaient contre l’automobile. Non, ils sont résignés. Depuis qu’ils savent très bien qu’on n’entendra pas leurs injures, ils ont fait un grand pas vers la modération et le silence.