Son confident habituel était un ancien forestier, Philippe Jabirou. Jabirou était peut-être un peu plus jeune que Fournier. A la vérité, il ne savait plus exactement son âge. Mais Fournier, d’autorité, lui avait attribué quatre-vingt-quatre ans. Il ne le connaissait d’ailleurs que depuis dix-huit mois.

Jabirou n’avait pas la belle prestance inclinée de Fournier. Il était trop court, il n’avait pas de quoi se ployer. Mais il se distinguait, en compensation, par une grosse tête, un collier de barbe noire, des petits cheveux noirs très drus et quelques petites places chauves. Jabirou avait encore l’œil assez brillant; je dis bien: l’œil, et non les yeux; l’œil gauche était fermé depuis trente ans.

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Fournier, de sept heures du matin à une heure de relevée, faisait ses confidences à Jabirou envieux et haineux. Il lui montrait des reliques d’amour, un petit dé à coudre rouillé, un petit ruban de velours noir, et même une image représentant un combat naval et portant sur son verso de la réclame pour une épicerie. Jabirou regardait, écoutait, sans mot dire. Fournier racontait les promenades qu’il faisait dans la campagne avec sa petite Rose. Il raconta bien d’autres choses encore, qui enfiévrèrent le malheureux Jabirou. Et, un beau jour, il arriva avec un gilet de laine marron qu’avait tricoté l’adorable Rose.

Jabirou n’y tint plus. C’était trop humiliant d’être ainsi seul dans la vie, quand un homme plus âgé avait encore une charmante amie. Il sentait au-dessus de lui le mépris de Léon-Timoléon Fournier. Alors, n’y tenant plus, il inventa une Léonore...

Léonore était un nom féminin qui charmait depuis soixante-dix et des années le cœur ingénu de Jabirou. Il n’avait jamais connu de Léonore. Une Sidonie l’avait trahi. Une Mariette l’avait abandonné. Une Irma avait repoussé ses avances... Il se disait chaque fois: ce n’est pas Léonore. Léonore l’eût aimé, elle. Elle ne l’eût jamais abandonné ni trahi. D’ailleurs, Léonore, blonde, mince, était beaucoup mieux que Sidonie, qui était trop forte et trop noiraude. Irma et Mariette, c’était une fatalité, louchaient un peu l’une et l’autre.

Léonore s’était fait attendre longtemps. Et voilà que Jabirou la rencontrait tout à coup, alors qu’il était âgé—approximativement—de quatre-vingt-quatre ans. Il fit à Léon-Timoléon Fournier une belle description de la petite Léonore, qui, elle, était restée toute blonde et toute frêle, avec ses dix-huit ans, et n’avait pas vieilli d’une semaine.

Jabirou parlait d’elle à Fournier. Et Fournier, peu à peu, arrivait à connaître Léonore, mais pas tout à fait comme la voyait Jabirou, car Jabirou, qui n’avait que très peu de mots à son service, la voyait beaucoup plus belle encore qu’il ne pouvait le dire. Il disait: C’est une gentille petite, répétait trente fois qu’elle était blonde. Puis, à son tour, il montrait tous les cadeaux qu’il avait reçus de son amie.

Il avait acheté pour un sou un petit morceau de ruban, qu’il montra à Fournier, qu’il remit ensuite dans la poche intérieure de sa veste, et qui devint pour lui, dès cet instant, l’objet le plus précieux de la terre. Il s’acheta une pipe en terre, dont le fourneau représentait un zouave placide. Il s’était proposé de raconter à Fournier toute une histoire. Mais il dit simplement par manque d’imagination et peut-être un peu parce qu’il était ému: «La petite m’a donné ça!» Et, le mois suivant, avec quelque argent qu’il avait de côté, il s’acheta un nouveau présent de Léonore: une paire de pantoufles en tapisserie.

Cependant, si amoureux que Jabirou fût de sa Léonore, il était piqué par une sorte de tarentule d’infidélité. Et il aurait voulu voir et connaître Rose... Fournier, à une heure de l’après-midi s’en allait déjeuner. Puis il sortait vers trois heures pour aller voir son amie. Une après-midi, Jabirou s’aposta non loin de la maison de Fournier. Il avait projeté sournoisement de pister son camarade. Ce dessein était beaucoup moins hardi qu’il ne paraissait de prime abord. Car, bien qu’asthmatique, Jabirou marchait moins lentement que Fournier. Et ce dernier y voyait beaucoup moins bien avec ses deux yeux que Jabirou avec son œil unique.