Donc, à deux heures, Jabirou, frémissant comme à son premier âge, attendait à quelques mètres de la porte de Fournier. Il avait passé devant la maison, et, à travers les fenêtres, il avait vu son camarade en train de manger chez des gens du pays, qui, moyennant l’abandon de la petite retraite, logeaient et nourrissaient l’ancien employé de la marine. Jabirou, debout sur ses courtes jambes, attendit jusqu’à la nuit la sortie de Fournier.

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Ce qui n’empêcha pas Léon-Timoléon Fournier de raconter le lendemain qu’il était sorti à trois heures, qu’il était allé voir son amie et de montrer fièrement une petite blague à tabac qui lui avait été offerte pour sa fête.

Alors, Jabirou se leva. Et, terrible comme la vérité, il accusa Fournier de lui avoir menti... Et, comme c’était un honnête homme, il ajouta, désespéré, qu’il avait menti aussi.

D’abord, Fournier se réjouit du bonheur écroulé de Jabirou. Et Jabirou eut une petite satisfaction en pensant que la gloire amoureuse de Fournier était une gloire usurpée.

Mais ces petites joies mauvaises furent de brève durée. Chacun d’eux regarda autour de soi et se vit dans un désert.

Ce coup-là ne les tua pas. Car ils étaient arrivés à un âge où rien de précis ne vous tue, et où l’on meurt par hasard et sans raison. Ils continuèrent à venir sur le même banc, où ils sont toujours, et où le destin semble les avoir oubliés, jusqu’au jour où il les ramassera par désœuvrement et les emportera avec lui, comme un peu de bois mort.

LA DISPUTE
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Raoul Z... avait pris au cercle de N...-sur-Mer une petite culotte de quinze cents francs. C’était énorme pour lui, car Raoul était un garçon économe et soigneux, qui recevait une vingtaine de mille francs de sa famille, et qui devait là-dessus se loger, se nourrir et entretenir une modeste automobile.

Quand il avait eu l’idée d’acheter cette auto, sa mère s’était fâchée et lui avait déclaré que sa pension ne serait pas augmentée... Raoul, chauffeur passionné, prit un plus petit appartement, renvoya son valet de chambre et changea sa cuisinière contre une bonne à tout faire. Il apprit à se passer de mécanicien... Mais l’auto n’était pas payée. Les versements mensuels étaient très pénibles. La dure saison—c’est-à-dire l’été—arriva. Le malheureux garçon dut vendre des livres et même quelques meubles, afin de pouvoir s’installer quelque temps dans un hôtel convenable sur le bord de la mer.