Le 29 juillet approchait. Le 29 juillet est une date glorieuse. Mais Raoul la détestait, comme tous les 29 de chaque mois. En dépit de ses calculs et de ses économes précautions, il lui manquait un millier de francs qu’il n’osait aller chercher dans les environs de Lisieux, où habitait sa mère.

C’est alors qu’il eut la mauvaise idée d’entrer dans la salle de jeu. Il en sortit beaucoup plus triste qu’avant. La traite de la maison d’automobiles serait présentée le surlendemain. Cette fois, il fallait faire la fâcheuse démarche, aller implorer, à sa grande honte, le secours maternel. Il fallait même y aller en automobile, ce qui ne diminuerait pas le courroux de Mᵐᵉ Z... mère. Elle n’avait pas une âme de chauffeuse. Elle ne s’apaiserait pas à la vue de cette charmante petite 16-chevaux, à deux baquets, qui eût attendri un cœur de bronze phosphoreux.

Raoul passa une mauvaise nuit. Le lendemain matin, il retarda son départ tant qu’il put. Il mit très lentement son ulster et ses lunettes. Il arriverait toujours trop vite à Lisieux. Il se décida à s’en aller tout doucement, à petite allure. Mais à peine eut-il le volant en main qu’il oublia ses soucis et ne pensa qu’à rouler vers Lisieux ou vers n’importe où, mais le plus vite possible. Il serait toujours temps de penser à cette démarche ennuyeuse quand il arriverait en vue du château.

La route était belle, le soleil était glorieux. Jamais le moteur n’avait si bien tapé. Raoul avait hâte d’être sur la grand’route, qui, ce jour-là, n’était pas encombrée.

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Comme il sortait d’un village où il avait été obligé de ralentir, il vit devant lui une belle échappée et s’apprêtait à partir tant que ça pouvait, quand il aperçut quelque chose de peu ordinaire à cent pas devant lui. A cet endroit de la route, il y avait une sorte de petit chalet, embusqué dans un bouquet d’arbres... Raoul vit un de ces arbres s’abaisser lentement et barrer froidement le chemin.

Sans connaître à fond les mœurs des végétaux, Raoul savait très bien que les arbres n’avaient pas l’habitude de venir ainsi s’abattre sur les chemins de leur propre mouvement. D’autre part, l’air était pur, le ciel était calme et aucun cyclone ne justifiait une pareille incartade.

Enfin, à tout événement, il valait mieux ralentir, d’autant que l’auto n’était pas munie de ces ressorts spéciaux qui permettent aux grenouilles artificielles de bondir sur le sol et de franchir au besoin des obstacles. Raoul, plus dépité encore qu’intrigué, ralentit et arriva doucement jusqu’à cinq ou six pas de l’arbre étendu.

A cet endroit il vit un bûcheron qui le regardait d’un air goguenard. Ce bûcheron tenait à la main une corde. Raoul lui demanda ce que venait faire cet arbre en travers de la route. Le paysan répondit avec insolence. Des petits enfants sortirent de la maison et firent cercle autour du chauffeur pendant que le bûcheron prononçait les paroles les plus injurieuses.

Ce bûcheron était d’une assez bonne taille. Mais Raoul était courageux. Il descendit de sa voiture et prit devant le paysan une mise en garde très correcte. Mais celui-ci continuait à se moquer de lui. Il fit mine de frapper Raoul qui, heureux de voir se produire un semblant d’attaque, lui allongea une rapide série de coups de poings. L’homme les encaissa sans trop se défendre et en esquissant une lente retraite vers l’arbre qu’il franchit, tout en continuant à injurier Raoul. Celui-ci le poursuivit pour le faire taire. Il enjamba lui aussi l’arbre étendu. Les feuilles et les branches le gênaient un peu. Il les écarta tant qu’il put, arriva enfin de l’autre côté. Là, il se trouva en présence d’un personnage qu’il n’avait pas encore vu. C’était un monsieur imberbe, très bien vêtu, qui parlait avec un léger accent étranger. Ce monsieur prit son portefeuille, en tira deux billets de mille francs qu’il tendit au chauffeur: