Les arbres, sur les bords du chemin, étaient tout blancs. A-t-on réfléchi au sort de ces malheureux arbres qui sont nés là jadis, le long d’une route paisible, et à qui maintenant l’auto a rendu la vie intolérable, sans qu’il leur soit possible de s’en aller?

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—Chaque fois donc que j’allais à Trouville, me dit tristement mon ami, nous étions dépassés par cette maudite 50-chevaux. Nous avions beau retarder notre départ... Elle ne partait jamais avant nous... Elle nous guettait. Elle attendait notre sortie pour se mettre en marche. Il n’y avait pas d’autre route possible de chez nous à Trouville. Mon voisin savait que j’étais forcé de la prendre, et qu’il nous ferait «boulotter» sa poussière...

«Ce n’était même pas un vrai chauffeur; c’était un snob qui n’était pas fichu de conduire lui-même, un petit sécot, rageur, avec un carreau dans l’œil. Il se tenait raide à côté de son mécanicien, sans cache-poussière, car sa voiture ne faisait de poussière que pour en poudrer les autres.

«Sa grande élégance, c’était d’arriver aux courses avec son chapeau de paille, qui semblait collé à sa tête, sa fleur à la boutonnière, à peine marqué de poussière aux épaules, simplement ce qu’il fallait pour montrer qu’il descendait d’une auto.

«Et c’était cet asticot-là qui nous faisait des misères, à ma pauvre petite femme et à moi. C’était lui qui nous obligeait, pour un trajet de cinq lieues, à nous entourer de masques et d’ulsters, à nous équiper comme pour la Nouvelle-Zemble.

«Le désir de me venger m’a donné une ardeur au travail prodigieuse. Le diable lui-même, s’il était agent de publicité, n’aurait pas réussi les affaires que j’ai menées à bien cet hiver. Je voulais gagner de l’argent. J’en ai gagné...

—Et vous avez acheté une forte voiture?

—Une 135-chevaux, mon ami, une voiture qui avait fait le circuit, une voiture avec un capot comme une grosse malle anglaise.

—Et aussitôt en possession de cette voiture, vous avez «gratté» votre voisin?