—Avec des petits bouquets sur les tempes, ajouta, timide, une jeune fille, que le souvenir d’un poney ainsi orné avait charmée pour la vie.
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Au sortir de la gare, je pris une interview d’un jeune boiteux, qui vendait des prospectus, et qui m’indiqua l’adresse d’un loueur. Je trouvai dans le faubourg Saint-Albert une porte cochère très large entre deux petits corps de bâtiments aussi abandonnés que le break infirme, qui, en panne, au milieu de la cour, laissait pendre un moignon de brancard. Dans l’allée, une petite porte vitrée était surmontée d’une pancarte: «Bureau.» Cette pancarte n’était pas inutile, car la pièce qu’elle désignait ressemblait surtout à une cuisine. J’y restai seul un temps fort long, remuant des chaises pour faire venir du monde, et toussant de plus en plus fort, au point de m’inquiéter moi-même sur ma santé. Enfin, une porte s’ouvrit, et je vis entrer l’homme le plus âgé, le plus ridé, et le plus inattentif du département.
Il était coiffé d’une casquette de drap, dont ses vieux favoris usés semblaient une dépendance. Il mâchait constamment quelque chose, sans doute sa propre substance, si l’on en jugeait par le creux de ses joues, probablement très entamées à l’intérieur. Quand il ouvrit la bouche pour en faire sortir quelque assemblage de sons, confus et sifflants, je m’aperçus qu’il usait sa dernière dent à cette mastication continuelle... Je lui exposai ma requête, je lui parlai d’un tonneau, d’un petit cheval. Je ne savais pas s’il m’entendait. Mais il ouvrit le tiroir d’une petite table, il y prit une feuille de papier, et se mit à écrire quelques signes, vacillants et indistincts. Je lui donnai mon adresse. Il traçait sur le papier des jambages de lettres, des m inachevés, des p qui n’arrêtaient pas de descendre, un vague commencement d’a, une moitié d’x, avec un point qu’il posa tout à coup sur une lettre bizarre, qui n’était certainement ni un j, ni un i. Je fis une allusion gênée à la question du prix. Il me siffla d’autres sons que je feignis de comprendre. Puis il me tendit une carte de la maison.
Le lendemain matin, comme par miracle, le petit cheval et la voiture faisaient leur entrée dans notre cour.
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A vrai dire, le miracle n’était pas complet et Fatma, la petite jument noire, n’avait pas de chaque côté du front les petits bouquets demandés. J’ajoute qu’elle ressemblait moins à un poney qu’à un cheval un peu malingre. Elle n’avait pas l’encolure ronde, les cuisses pleines, les crins et la queue coupés. Mais, en somme, elle ne dégottait pas mal, quand on la regardait dans un certain angle, assez en arrière pour ne pas voir ses genoux arqués. Si doucement que l’eût amenée le jeune vagabond qui l’accompagnait, elle avait le long des flancs un battement inquiétant. «Un peu de pousse», nous dit le jeune homme. Nous demandâmes avidement si elle n’était pas trop fatiguée pour sortir le jour même:
—Oh! elle vous fera encore ses quarante kilomètres, ajouta-t-il, sans quitter de l’œil le maître du logis, qui, un peu à l’écart, cherchait dans un porte-monnaie.
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On n’eût pas été mal dans le tonneau s’il n’avait pas été aussi bas sur ses roues. Mais il avait été fait pour un cheval plus petit. Avec le nôtre, les brancards relevaient trop. La voiture était aussi en pente qu’un toboggan.