Il était difficile de savoir l’âge de la petite jument. Elle n’avait pas de papiers et, depuis de nombreuses années, ses dents n’indiquaient plus rien. C’était une bête de bonne composition, pourvu qu’on la laissât trottiner, en allant à droite et à gauche. J’avais d’abord essayé de rectifier sa marche; mais quand on la tenait un peu en main elle s’arrêtait. Il n’y avait là certainement aucune mauvaise volonté de sa part. C’était simplement une interprétation toute personnelle des signes que nous lui transmettions. Il existait probablement pour elle des quantités de mots qui signifiaient la même chose. Hue!... Allons!... Hé! la petite!... autant de synonymes de: Halte!

Parfois aussi elle s’arrêtait sans que nous lui ayons rien dit. Mais peut-être avions-nous prononcé dans la conversation quelque mot qu’elle avait pris pour elle et qu’elle avait interprété à sa façon.

Personne de nous malheureusement ne connaissait le signe qui, dans son esprit, correspondait à une accélération d’allure. On nous avait bien remis avec la voiture un fouet, dont nous nous servîmes pendant quelque temps pour taper sur le dos de Fatma; mais nous tapions sur du granit. Ce fouet n’avait même pas l’avantage de chasser les mouches. Il n’y avait jamais de mouches sur le dos de la jument; elles avaient renoncé depuis longtemps à travailler sur ce tissu imperforable.

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Théoriquement c’était le mécanicien qui devait atteler ou dételer Fatma. Mais le mécanicien était constamment à la ville pour prendre des nouvelles de l’auto. On criait le nom du jardinier aux échos du jardin immense. Enfin je me décidais à atteler le cheval moi-même et à présenter le mors à ses dents obstinément fermées. Il fallait, selon les préceptes, lui mettre mes doigts dans sa bouche, pleine d’une salive collante, et appuyer sur ses barres, encore un peu sensibles, pour lui faire desserrer les mâchoires...

Ce fut un beau jour que celui où un autre jeune vagabond, délégué par le loueur, vint reprendre Fatma pour la ramener à la ville. Dès l’après-midi, comme l’auto n’était pas de retour, nous fîmes tous une promenade à pied et nous goûtâmes à ce genre de sport des joies inconnues (d’ailleurs de courte durée).

UNE CURIEUSE DISPARITION
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On a dit que Sherlock Holmes, le fameux détective anglais, avait quitté ce monde. Puis on a su qu’il était ressuscité. Puis il a disparu à nouveau. La vérité est qu’il vit toujours. Il habitait même la France dans ces derniers temps; il a passé quelques semaines à Trouville. Et, pour tout dire, j’ai eu l’occasion de le voir l’autre semaine, précisément au moment où il était en train d’élucider un de ces mystérieux problèmes qui l’ont toujours passionné.

Je m’étais procuré son adresse, et j’étais venu lui rendre visite dans le petit appartement meublé qu’il occupait, à deux pas de la rue des Bains. J’étais très ému à l’idée d’approcher cet homme extraordinaire... Je craignis tout à coup, en frappant à sa porte, qu’il ne me fit pas la grande impression que j’avais si longtemps attendue... Mais je ne fus pas déçu.