Je m’installai dans la voiture, en m’extasiant sur la bêtise de mes contemporains qui préfèrent une guimbarde murée, d’où l’on ne voit rien du pays, à ces vraies voitures de tourisme, qui semblent des morceaux d’amphithéâtres mouvants.
Le vieillard prit place, non loin de moi. Je vis que sur le devant de sa casquette s’inscrivait le mot: Receveur. Il portait une barbe blanche taillée courte. L’un de ses yeux bleus, l’œil de rêve, regardait le ciel. L’autre, plus positif, semblait préposé au compte de la monnaie.
Puis le plus précoce des mécaniciens, à peine âgé de quatorze ans, sortit d’un petit débit, s’approcha de l’avant, et commença à tourner une manivelle avec beaucoup d’énergie et de patience. Enfin, une trépidation terrible secoua la voiture: il semblait qu’un géant énorme claquait des dents.
Le petit mécanicien-prodige s’installa au volant, et tout l’édifice se déplaça avec majesté, pour s’arrêter à deux cents pas plus loin chez un marchand d’essence.
La station fut assez longue. Mais je n’osai m’impatienter. J’étais le seul voyageur et, bien que très unanime, mon groupe me semblait trop faible pour émettre une réclamation utile. Le receveur ne m’en imposait pas trop, mais l’enfant mécanicien me semblait avoir une grande autorité.
Le réservoir une fois abreuvé, il fallut remettre la voiture en marche. Le petit jeune homme revint à l’avant et joua de nouveau de l’orgue de Barbarie. La voiture recommença à trembler comme un moule à gaufres.
La route, au départ, y mettait de la complaisance. Elle était en palier pendant un bon kilomètre. Cependant l’auto ne regagnait rien sur une carriole de fermier qui filait à quinze pas devant nous, si bien que le conducteur de cette voiture, las de nous offrir en vain la gauche de la route, revint sans péril au milieu de la chaussée.
Je pensai que le mécanicien ne voulait pas se lancer tout de suite... Peut-être y avait-il des gendarmes embusqués. Pourtant, au bout de ce kilomètre plat, la route, en tournant, me découvrit une montée assez dure. Je jugeai, moi profane, qu’il eût été bon de prendre un peu d’élan. Mais tel n’était pas l’avis du capitaine du bord. Il aborda la montée à une allure des plus sages et, tout de suite après, changea de vitesse en faisant entendre un bruit affreux.
La carriole, devant nous, disparut bientôt à l’horizon. Maintenant, notre auto matchait un facteur qui, bien que fatigué, prenait sur nous un sensible avantage. Cette montée heureusement prit fin. Je pensai bien qu’en arrivant au bout notre voiture aurait cette impression de soulagement qu’éprouvent les asthmatiques quand ils vont sur les hauteurs.
Quand nous arrivâmes au sommet, un beau panorama s’étala devant nos yeux.