Qui a dit que les chauffeurs ne jouissent pas du paysage? Nous, nous n’en perdions pas une goutte. L’œil aérien du receveur s’emplissait d’extase.

Je me dis que sur la descente, on allait filer. Mais on ne fila pas et l’énorme auto—de cinquante-deux places, dont une occupée—continua à s’avancer majestueusement comme un char de Mi-Carême.

C’est alors que je risquai une observation timide, et que je demandai au vieillard demi-rêveur pourquoi la voiture n’allait pas plus vite dans les descentes.

—Les freins n’arrêtent pas, me dit-il... Même en marchant doucement, comme maintenant, il y a du danger sérieux, ajouta-t-il avec une certaine fierté. C’est qu’il ne s’agit pas de laisser aller. Il faut rudement avoir l’œil à la direction. Le mécanicien fait ce qu’il peut. Mais, n’est-ce pas? il est jeune, ce petit garçon. Il manque de force et de sang-froid.

Après cette série d’observations rassurantes, il me demanda le prix de la place.

Cependant, l’auto concurrente, qui était partie de Mesnil une minute avant nous, avait eu le temps d’aller à Moutiers porter ses voyageurs et en recharger d’autres, qu’elle emmenait fièrement à Mesnil. Nous la croisâmes au passage. Les quarante voyageurs nous regardèrent sans doute. Mais je ne le saurai jamais, car je m’empressai de tourner la tête d’un autre côté.

—Ils sont encore complets, dit le vieillard au petit mécanicien, qui répéta:

—Ils sont encore complets...

—Et nous, nous n’avons qu’un voyageur, me dit le vieux receveur, en me regardant avec un peu de mépris... Et c’est bien beau encore... Tous les gens d’ici et tous les baigneurs prennent l’autre voiture... Ici nous n’avons personne.

Et il ajouta en remuant la tête: