Je ne suis pas fâché de vous dire que je fais de l’escrime depuis vingt-deux ans.

Mais, pour décourager les bretteurs qui seraient tentés de me chercher querelle, je m’empresse d’ajouter que, pendant ces vingt-deux ans, j’ai travaillé d’une façon assez intermittente; tout en ayant acquis quelques principes, je suis resté ce que j’étais au début, un tireur très dangereux, avec qui il faut rester sur la défensive, car il y a autant de chances pour que je molle mon épée dans mon adversaire que partout ailleurs.

J’ai commencé par faire de l’escrime dans une salle d’armes humide et sombre qui se trouvait dans un passage. J’ai acheté un masque, un gant, une veste, deux fleurets, des sandales, et j’ai payé un mois d’avance. Mais le second mois, ayant égaré l’argent que m’avait remis ma famille, je ne suis pas retourné à la salle, où j’ai laissé mes fleurets, ma veste et mon masque, soigneusement rangés par le prévôt dans une case.

Le maître d’armes était mince, sévère et moustachu. Il n’y avait entre lui et moi aucune expansion, aucune cordialité. Le prévôt, un grand gaillard alsacien, me parlait davantage. A cette époque, où l’on ne faisait que du fleuret, on s’épuisait à acquérir une garde correcte, la pointe de l’épée à la hauteur de l’œil de votre adversaire, la poignée à la hauteur de votre téton droit.

Chacun des élèves offrait à son tour une bouteille de madère dont je buvais un verre le plus gaillardement possible. J’espère pour les débutants actuels que le jeu de l’épée et l’entraînement anglais ont fait disparaître l’habitude de l’apéritif, qui a beaucoup attristé mes premières armes.

Au régiment, où je continuai à me perfectionner dans le noble métier, le verre de madère était moins obligatoire. Mais les masques exhalaient une odeur héroïque, acquise à la sueur de mille fronts. Les fleurets, trois fois raccommodés, étaient en demi-cercle. Les prévôts vous disaient: «Engagez sixte!» ou «Parez quarte!» en regardant au dehors. On sentait que leur métier ne consistait pas à rester ainsi sur la planche, mais à recoudre éternellement des plastrons et des vestes dans la chambrée paisible du P. H. R., ou peloton hors rang.

En quittant du régiment, je m’acheminai vers l’Ecole de droit et vers la Faculté des Lettres. Je menai la vie du Quartier. Elle consistait tout en déjeunant, dînant et couchant chez mes parents, sur la rive droite, à passer mes après-midi sur la rive gauche, chez des bouquinistes. Ce n’était pas par paresse que je ne fréquentais pas les cours. C’était parce que j’arrivais toujours une demi-heure après l’heure. Et je déteste manquer le commencement. C’est ainsi que je lâchai le droit criminel après trois séances, le droit civil dès la seconde fois, et le droit romain avant le premier cours.

Mais j’avais découvert non loin du boulevard Saint-Germain une petite salle d’armes où je trouvai à bon compte un masque, une veste, des fleurets, des sandales et un gant. Pendant un mois je fus l’élève d’un petit homme rond et bon enfant qui passait son temps à mesurer sa salle à grands pas et à changer de place différents diplômes accrochés au mur.

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Mon troisième masque et ma troisième veste furent achetés dans les environs de la Bourse quelques années après. C’était dans une salle d’armes bien agencée que dirigeait un maître d’armes assez célèbre, assisté également d’un prévôt alsacien. Comme ma famille cette fois, m’avait payé un trimestre et qu’on ne buvait presque pas de madère, je fis quelques progrès dans cette nouvelle maison. Et c’est là que je fis pour la première fois quelques assauts, avec un maître généreux et un prévôt des plus débonnaires.