J’étais donc pour la troisième fois dans tout le feu de ma passion pour l’escrime. Un jour, je reçus la visite d’un ami de ma famille, qui habitait une grande ville de l’Ouest.

C’était un petit jeune homme blond et dédaigneux. Nous parlâmes escrime, et il me dit négligemment qu’il était de première force. Son professeur venait très souvent faire assaut avec les meilleurs maîtres de Paris. Alors il avait ainsi «la ligne» des premiers tireurs. Or, lui-même était nettement plus fort que son professeur, qu’il doublait à chaque assaut.

Je conçus immédiatement le projet d’amener mon ami à la salle d’armes. Voilà qui me poserait auprès de mon maître, qui ne me regardait pas comme quelqu’un de très important.

Mon ami de l’Ouest accepta immédiatement ma proposition, et nous fîmes notre entrée à la salle. On prêta une veste à l’invité, qui se mit sur la planche en face du maître lui-même.

Le maître était prudent. Il tira avec circonspection pendant une minute. Puis, se rendant compte des choses, il administra à mon ami ce qu’on appelle un gilet, mais un gilet bien conditionné avec dix coups de boutons successifs.

Après ce gilet du professeur, l’invité reçut un «chilet» du prévôt alsacien, qui ne se laissa pas toucher et toucha lui-même une huitaine de fois.

—Faites maintenant assaut avec Monsieur, dit le maître en me désignant.

Mon ami hésita. Un grand combat se livrait en lui. Fallait-il perdre tout à fait son prestige, ou bien en garder encore un petit peu? Il se décida à risquer contre moi ce petit peu.

Je le touchai trois fois et il ne me toucha pas... Le hasard même était contre lui.

Pendant qu’il se rhabillait, on parla sans entrain de toutes sortes de choses, mais pas d’escrime.