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Les «gratteurs» ne sont pas très difficiles, quand il s’agit de satisfaire leur vanité. Ils manquent un peu de scrupules sportifs. L’important pour eux est de passer devant... Et ils n’admettent pour leur adversaire aucune excuse. S’ils poursuivent une voiture, et s’ils n’ont pu l’avoir en rase campagne, ils se contenteront très bien de la dépasser dans la traversée des villes, attestant ainsi non pas que leur auto est plus rapide, mais qu’ils ont un plus grand mépris des arrêtés municipaux. Ou parfois, si la voiture pourchassée se trouve obligée de ralentir sur une route en rechargement, le poursuiveur n’hésitera pas à rouler sur un des bas-côtés tout au ras d’un fossé, en profitant de ce que son adversaire peut difficilement faire du 80 à l’heure sur les cailloux pointus. Il l’aura gratté. Le fait sera là... Il sent peut-être, dans son for intérieur, que ces petites circonstances diminuent un peu le mérite de sa victoire; aussi oublie-t-il d’en faire mention dans le récit de ses exploits. «Nous avons gratté une 45-chevaux.» Il ne restera plus que la mention de ce fait. Et un accord tacite s’établit entre tous les voyageurs pour négliger tout autre détail.

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C’est une chose merveilleuse que cette espèce de chauvinisme qui nous domine aussitôt que nous avons pris place dans une voiture. La voiture où nous sommes, fût-ce pour une demi-heure, est la meilleure voiture du monde et doit les gratter toutes. Tout dernièrement, au cours d’une assez grande excursion, j’avais, pour un petit trajet d’une heure, cédé ma place de limousine à une dame, et j’étais monté dans un tonneau découvert avec lequel nous avions été en rivalité pendant deux journées consécutives. Une lutte sournoise, inavouée, s’était engagée et continuée sans relâche. Nous faisions notre possible pour arriver les premiers aux étapes. Nous profitions de tous les incidents, crevaisons de pneus, erreurs de parcours... Mais aussitôt que j’eus quitté la limousine pour le tonneau, la limousine devint l’ennemie héréditaire de ma famille. J’oubliai que j’étais un Montaigu tout récent, et je regardai avec des yeux pleins de haine ancestrale les Capulets de l’autre voiture.

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L’automobile n’est pas seulement un moyen admirable de tuer le temps et l’espace, le plus merveilleux divertissement que l’on ait trouvé; c’est encore un jeu amusant. Mais est-ce bien là son attrait principal? Même ceux qui aiment les vraies courses, et surtout ceux-là, trouvent un peu puéril et assez dangereux le petit jeu des «gratteurs». S’il faut absolument à notre vanité un adversaire à humilier, que ce soit ou le Père Temps, ou mieux encore le Kilomètre, cet ennemi héréditaire des piétons, si arrogant pour nous jadis et qui maintenant file si doux sous nos roues.

UN MATCH
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J’ai suivi naturellement avec passion les étapes des «Tour de France». Mais je les ai suivies avec ma pensée (qui est capable de suivre n’importe quel train). S’il fallait enfourcher une bécane, et me joindre à leur infernal peloton, je demanderais grâce au bout de cinquante mètres. Quand je pense qu’ils ont grimpé le Ballon d’Alsace, le col de Laffrey... Je ne connais que de nom ces accidents... que dis-je? ces catastrophes de terrain. Mais ça me suffit bien, je vous assure. Peut-être les escaladerai-je à l’aide de quelque moteur vigoureux. Pour le moment, je me contente d’effectuer une fois par jour le trajet de ma résidence champêtre à la poste du pays. Il y a bien un kilomètre de distance. Et je crois même que ça monte...

Il faut vous dire que dès que ça ne descend plus, il me semble que ça monte. Très délicat de nature, je ressens les moindres déclivités de terrain (tel le sybarite de la légende était gêné par le pli d’une feuille de rose).

L’année dernière, j’étais allé passer trois semaines chez des amis, qui aimaient beaucoup les excursions. Il y avait là un certain nombre de cyclistes, et une auto spacieuse, où je prenais place avec d’autres vieilles dames. C’est du fond de cette limousine que je suivais avec intérêt les nobles efforts des cyclistes.