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Les plus déterminés d’entre eux partirent un matin pour un voyage de quelques jours. Il ne resta au château que la moitié des invités, dont une jeune veuve américaine, d’une grande beauté, et aussi riche que belle. Cette jeune veuve avait deux soupirants qui préférèrent ne pas se joindre aux cyclistes excursionnistes, autant pour ne pas s’éloigner de leur belle, que parce qu’ils n’étaient pas très entraînés.
L’un de ces soupirants avait une trentaine d’années. C’était un avocat blond et très réservé d’allures. Mais nous savions tous que c’était un arriviste féroce. Quelqu’un avait fait cette observation, et l’avait communiquée à tous les hôtes du château, sauf à l’intéressé lui-même. L’autre jeune homme, également âgé de trente ans, était un brave «sans profession». Ce n’était pas un imbécile, loin de là. Il était un peu «poire», voilà tout; et, dans le match qui s’était engagé entre eux, et qui nous intéressait tous au plus haut point, l’avocat blond était grand favori.
C’était entre eux deux une rivalité continuelle et d’ailleurs fort polie. Chacun de nos jeux leur fournissait une occasion de se mesurer en champ clos, sous les yeux de leur dame. Ils étaient à peu près de même force au billard, au tennis, aux échecs, et nous nous arrangions toujours pour les matcher l’un contre l’autre, car nous étions sûrs que la partie serait âprement disputée.
Un après-midi, on avait projeté d’aller goûter à quatre lieues du château, dans une petite ferme. Un vieux sportsman de mes amis et moi, nous étions montés dans la voiture, en abandonnant généreusement nos vélos à ces pauvres jeunes gens qui n’en avaient pas. On leur laissa prendre une heure d’avance pour aller. Pour revenir, ils quittèrent aussi quelque temps avant nous la petite maison agreste où nous étions allés boire du lait (que pour plus de sûreté nous avions apporté de chez nous).
Les deux rivaux avaient parcouru l’un et l’autre assez courageusement la première étape; mais, pour aller, la route descendait presque tout le temps, et le vieux sportsman et moi, confortablement installés dans la limousine avec la jolie dame américaine, nous pensions avec satisfaction qu’il y aurait du sport au retour...
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Pourtant nous eûmes d’abord un moment d’inquiétude. Nous étions déjà à une lieue de la maison sans les avoir aperçus, et nous nous demandions si nous n’avions pas mal calculé notre affaire en leur laissant prendre au départ de la ferme une avance excessive. Mais, tout à coup, à un tournant, nous aperçûmes une belle côte à cinq cents mètres de nous, et sur cette côte deux insectes noirs qui n’avaient pas l’air de bouger...
Au bout de quelques instants, il nous sembla qu’un des insectes bougeait un peu. Un autre s’était décidément arrêté tout à fait... L’auto marchait bon train. Les formes et les couleurs se précisèrent. L’insecte noir arrêté nous apparut sous les espèces d’un avocat blond. Il était penché sur sa machine, et tripotait sa jante... Quand nous arrivâmes auprès de lui, il leva les bras au ciel et nous désigna son pneumatique. Nous lui demandâmes s’il voulait monter avec nous. Mais il préféra continuer à pied.
Un peu plus loin, nous aperçûmes sur la côte un être lamentable, qui s’avançait en pédalant par saccades à la vitesse d’un octogénaire au pas. C’était l’autre malheureux compétiteur qui donnait imprudemment à sa belle le triste spectacle de sa faiblesse et de sa transpirante humilité. Il s’en rendit compte et se résigna à descendre de machine. Mais il nous sembla que c’était un peu tard, et que le mauvais effet était produit. C’était décidément un maladroit...