J’ai eu d’autant plus tort de m’embarquer dans ce récit que me voici très loin de mon compartiment de chemin de fer, à mille lieues et à trois mille années d’une autre histoire que je voulais vous raconter. Jamais je ne trouverai une transition qui consente à me faire faire tout ce chemin-là.

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J’étais donc dans un wagon-couloir de la ligne du Nord. Les compartiments étaient envahis de nourrices avec leurs nourrissons et de lectrices avec leurs vieilles dames. J’avais trouvé enfin, au bout du wagon, un coin assez confortable. Deux messieurs étaient assis en face de moi. L’un, que je ne décrirai pas, était pourvu d’un rôle assez insignifiant, qui consistait à dire: «C’est curieux!» quand il n’y avait rien de curieux, ou: «Voyez-vous ça!» quand il n’y avait rien à voir.

Mais l’autre monsieur valait le voyage. Celui qui lui avait coloré la figure n’avait pas regardé au vermillon. Sa moustache et ses cheveux étaient de ce noir vénérable, que l’on n’atteint qu’à soixante-quinze ans. Quand il ne parlait pas, il tapait ses dents l’une contre l’autre et en avait déjà perdu beaucoup à ce jeu. Quand il parlait, c’était au prix d’un mouvement de mâchoires extraordinairement compliqué. Il tenait à la main une canne dont il frappait le sol avec véhémence, ce qui avait obligé son camarade à garer ses pieds sous la banquette.

Le thème de sa conversation était qu’il «n’y avait plus rien». Toutes les histoires qu’il racontait tendaient à cette démonstration, bien qu’elles n’eussent souvent avec elle aucun rapport. Mais il les y ramenait d’autorité en frappant le sol de sa canne et en répétant: «Il n’y a plus rien!».

«L’autre jour, j’étais allé à ma ferme de Saint-Albert... Il faisait très chaud, ajouta-t-il, en claquant des dents vraiment hors de propos... Je reviens à la gare de Compiègne prendre le train... Il y en avait un en gare. Je monte... Je m’installe... Voilà qu’un employé s’approche et me dit que ce train ne prenait pas de voyageurs à Compiègne. Je lui réponds: «Ça m’est égal! Vous m’avez laissé monter, il ne fallait pas m’y laisser monter. Maintenant que j’y suis, j’y resterai! Vous pouvez aller chercher la garde!» (Coup de canne sur le sol). «Vous pouvez aller chercher la garde! Je ne des-cen-drai pas!»

«Et ils m’ont fait descendre», ajouta-t-il.

UN VIEUX PARISIEN
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J’ai éprouvé une grande joie, l’autre jour, en apercevant, installé dans un taxi-auto, mon cousin Arthur, le vieux Parisien...

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