Il existe encore des vieux Parisiens. Il n’en existe plus beaucoup. Paris, depuis trente ans, grâce à la rapidité et à la fréquence des express, a été envahi par des gens de province, et par des étrangers, qui sont devenus plus parisiens que les Parisiens eux-mêmes.

L’orgueil d’être de Paris, de connaître Paris, ne survit plus que dans l’âme de certains Autrichiens ou de quelques boulevardiers du Paraguay, au verbe un peu sonore.

Mais ce qui, plus encore que ces invasions et ces usurpations, a contribué à détruire la race ou la caste des vieux Parisiens, c’est l’abandon des quartiers du centre, et l’émigration vers la périphérie.

Le vieux Parisien, en effet, ne se conserve qu’à la condition de ne pas changer d’appartement.

Il faut qu’il puisse dire: J’habite depuis quarante-sept ans dans telle rue du quartier Gaillon.

Mais ce quartier Gaillon, peu à peu, fut conquis par le commerce. Beaucoup de ses vénérables locataires l’ont quitté et, sous des prétextes d’hygiène et de grand air, sont partis vers d’autres quartiers moins riches de traditions, moins conservateurs, moins respectables, vers des quartiers «excentriques» pour tout dire.

Le quartier Saint-Georges, avec la rue La Bruyère, la rue d’Aumale, a tenu plus longtemps et tient encore. Mais ce n’est plus tout à fait la race pure, inaltérée, des vieux Parisiens. Un autre phénomène a hâté la disparition de ces échantillons précieux. Le petit café, où le vieux Parisien vivait et parvenait à un âge avancé, le petit café a fait place à la brasserie ou à l’american bar. Or, dans ces terrains de culture, le vieux Parisien ne se maintient plus avec autant de vitalité et de personnalité.

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La banquette de moleskine, la table de marbre, le piquet, le jaquet, les dominos! Une odeur chaude de moka mêlée à la bière des «ballons»... Les portes n’étaient point des portes-tourniquets; elles vous envoyaient en s’ouvrant un jet d’air froid qui vous glaçait les jambes, mais qui vous faisait apprécier, l’instant d’après, la bonne chaleur du petit café-billard!

L’hygiène, a dit je ne sais quel philosophe, ne vit que de variété. Juste et profonde parole! Si l’hygiène s’en tenait toujours aux mêmes prescriptions, elle serait bientôt discréditée, car on finirait par s’apercevoir de ses erreurs. Mais elle a toujours une théorie toute fraîche pour remplacer celle qui commence à s’user. Elle a condamné la tabagie. Peut-être découvrira-t-elle un jour que la tabagie est éminemment salubre. Mais pour l’instant, elle nous a fait déserter le petit café.