Le krach des petits cafés, puis l’émigration vers un Passy occidental ou un boréal Montmartre, l’envahissement des étrangers, tout cela ne suffit pas pour expliquer la disparition du vieux Parisien.
Il disparaît à cause de son caractère même, parce que tout en tenant à ses habitudes, il n’ose pas être complètement conservateur. Il a peur d’être routinier.
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Mon cousin Arthur, que j’ai aperçu en taxi-auto, n’est pas plus routinier qu’il n’est snob. Il n’a pas, comme le snob, un élan inconsidéré vers tout ce qui est nouveau. Bien au contraire, la nouveauté lui inspire une certaine méfiance. Mais quand il voit qu’autour de lui on commence à l’adopter sérieusement, il se hâte de suivre le mouvement, avec le plus de décision possible, car il a horreur aussi de paraître timide.
L’évolution d’Arthur, dans ses relations avec l’automobile, a été marquée par plusieurs phases.
D’abord il a évité de parler des autos; il a feint de ne pas remarquer leur existence.
Il ne voulait pas leur donner tout de suite droit de cité dans son Paris; il n’osait pas non plus les bannir, il les ignorait...
Puis l’auto l’a incommodé. Il a détesté la trompe, ce hennissement impérieux des chevaux-vapeur. L’intrusion brusque de l’auto sur la chaussée l’a mécontenté fortement... En traversant son boulevard, il a failli être écrasé, lui, un vieux Parisien, qui mettait son orgueil à savoir «traverser».
Pendant quelque temps, il n’osait plus aller d’un trottoir à un autre. Il craignait ces véhicules nouveaux parce qu’il n’avait pas acquis la notion de leur allure... Et il était vexé de les craindre.
Quand il voyait une auto à cent pas, il ne traversait point... Il feignait de rester sur le trottoir à penser à autre chose. Puis un jour, il se risqua... Il passa devant la voiture, à vingt ou trente pas. Maintenant, il traverse carrément, ni trop vite, ni trop lentement, sans paraître regarder l’ennemi.