En entrant dans le grand magasin orné de glaces, je demande avec assurance un melon de la dernière forme. Je pose le mien sur une banquette, en faisant mon possible pour qu’aucun œil humain n’en aperçoive la coiffe, un peu usée. Peu après le commis arrive en soutenant de ses doigts légers les ailes d’un chapeau à 22 francs, qu’il dépose gracieusement sur ma tête émue. O prodige! il semble que du premier coup on ait obtenu le chapeau rêvé. Pendant une seconde, j’ai l’impression d’être beau, et je me sens soulagé d’une grande responsabilité... Malheureusement, il y a trop de glaces dans ce magasin. Et, en regardant sur la gauche, j’aperçois de moi un profil déplaisant... «Je voudrais, dis-je, des ailes un peu plus larges.» Des ailes plus larges! Ce noble désir est accueilli avec déférence par le commis, qui disparaît, pendant que, toujours coiffé du premier chapeau, je me tourne et me retourne entre les glaces, au milieu d’autres moi-même inquiets ou désapprobateurs.
Le deuxième chapeau est écarté tout de suite; je l’arrache de ma tête en toute hâte, comme un chapeau de Nessus, mais je l’essaie encore sournoisement, pendant que l’employé en cherche un troisième.
Après en avoir fait venir une quinzaine, il me semble brusquement que j’ai dépassé les bornes et que j’abuse de la complaisance de mon prochain. Alors je prends n’importe quel chapeau, dans le tas, après l’avoir soumis à un examen rapide, en trichant, en me regardant à peine dans les glaces, et en me contentant d’une image convenable parmi les autres images désobligeantes qui m’obsèdent et que je me dépêche de fuir.
Dans la rue, j’ai un moment de désespoir, je me dis que je suis condamné à porter ce chapeau pendant six mois ou un an, selon la rigueur des intempéries.
Mais ce qu’il y a de particulier, c’est qu’au bout de deux jours je n’y penserai plus. J’ai demandé un chapeau de la forme la plus récente, et il n’y a pas d’homme au monde aussi oublieux des prescriptions de la mode. Mais il suffit que j’entre dans un magasin de vêtements pour me sentir une âme de dandy.
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J’ai essayé de faire des achats dans les ventes aux enchères. Je pensais que je me trouverais bien de la sollicitation impérieuse du commissaire-priseur et de la nécessité de se décider dans l’instant même. Mais là encore j’eus l’occasion de constater que mon indécision ne m’abandonnait jamais.
Ce fut notamment à une halte forcée que nous faisions dans une petite ville, à la suite de la facétie d’un pneu, qui avait cru bon d’annoncer par une joyeuse explosion notre arrivée dans cette riante bourgade. Dans la Grand’Rue, en face la poste, un notaire allait procéder à une vente d’objets mobiliers. Un de mes amis, très connaisseur, jeta un coup d’œil rapide sur les objets exposés. Il me signala une paire de flambeaux Louis XV, qu’il m’affirma être très beaux. Il me parla avec mépris d’une petite console dorée, que je trouvais, moi aussi, assez laide. J’obligeai mes amis à rester une heure de plus pour me permettre d’acheter ces admirables flambeaux. On se donna rendez-vous à la sortie de la ville.
On me vit arriver quelques minutes après l’heure dite, suivi d’un homme qui portait précieusement la console. Je n’avais pas eu les flambeaux. Le notaire, après une série d’enchères, s’était tourné de mon côté et m’avait dit: «Deux cent soixante, nous disons, ce n’est plus par vous!» avec une telle autorité que je n’avais soufflé mot. Toutes sortes de doutes à ce moment m’étaient venus sur la beauté et l’authenticité des flambeaux... Mais comme, vis-à-vis de tous ces gens, je n’avais pas osé quitter la vente sans acheter quelque chose, je m’étais fait adjuger délibérément la console, à n’importe quel prix. Et maintenant, je ne savais qu’en faire. On ne pouvait pas la charger sur la voiture. Je donnai une adresse hâtive à l’homme qui m’accompagnait, en le priant de me faire envoyer l’objet à Paris.
J’ai d’ailleurs eu la satisfaction de ne jamais le recevoir.