Je fus si impressionné que je les donnai.
—Avec trois louis que j’ai sur moi, dit Stanislas, et deux cents francs que le principal clerc m’a remis tout à l’heure pour porter chez un client, ça me fait un peu plus de vingt louis, de quoi jouer un petit jeu honorable.
—Et si vous perdez cet argent?
—Tant pis pour moi.
Le lendemain, je lui demandai timidement comment ça avait marché. Il fit une moue et me dit: «Pas très bien.» Je n’osai pas le prier de me rendre mon argent, car il paraissait un peu ennuyé. Il n’alla pas aux courses ce jour-là. C’était une réunion de trot et il n’aimait pas ce genre de sport. Il passa toute la journée à l’étude sans toucher au travail pressé que le patron lui avait confié la veille. Il fit des petits comptes pour lui, écrivit des lettres à des amies.
Le lendemain, il alla à Saint-Ouen et ne fut pas plus heureux qu’à Maisons. Il perdit deux cent quarante-sept francs que le premier clerc lui avait donnés pour porter à l’enregistrement. Il perdit encore cent francs empruntés à un camarade. «Je suis dans une passe de guigne», me dit-il.
Quand le maître-clerc lui demanda s’il avait la quittance de l’enregistrement, il répondit: «Je l’ai réunie au dossier.»
Il fut vraiment malheureux aux courses et au baccara; il perdit à Colombes les droits de succession qu’avaient envoyés à l’étude les héritiers Béchin; il perdit à Longchamp le terme d’avance versé pour un appartement de la rue Ordener, dont s’occupait le patron. Une seule fois il gagna. Il toucha mille francs. Il ne me rendit pas les sommes qu’il m’avait empruntées; mais il m’emmena déjeuner avec lui et loua une automobile, grâce à laquelle il visita les bords de la Loire, en compagnie d’une petite amie.
Un matin, il eut une explication avec le patron. On avait fini par remarquer que certains reçus ne figuraient pas dans les dossiers. On ne voulait pas de scandale à l’étude. On le pria de s’en aller.
—Je quitte l’étude, me dit-il quelques instants après. Le patron m’a fait des reproches et m’a invité à ne plus revenir. Il a été très dur... Pas un seul mot... Je me serais contenté d’un seul mot... un mot qu’il ne voulait pas me dire et que j’aurais bien voulu entendre...