Il me regarda et ajouta avec un bon rire:
LES DEUX CHAUFFEURS
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Le roi Léopold était allé en compagnie d’un sportsman belge faire un tour en automobile. Il était parti sans rien dire à personne, comme pour une escapade. La voiture était une superbe 100-chevaux de course, qui faisait tranquillement du 120 à l’heure. Le roi et son compagnon étaient partis du côté du Luxembourg.
Pour cette petite débauche de vitesse, le roi avait mis une paire de grosses lunettes, qui avait le double avantage de protéger ses yeux et de lui assurer un incognito parfait. C’était un véritable masque, qui se terminait par un protège-barbe de dimensions assez considérables.
La panne a des rigueurs à nulle autre pareilles... Le pauvre, en sa cabane où le chaume le couvre, n’est peut-être pas sujet à ses lois,—parce qu’il ne fait pas d’automobile. Mais les précautions du conducteur le plus expert n’en défendent pas nos rois. Sur le bord d’une route déserte, à deux lieues de toute habitation, la voiture royale était arrêtée. Le mécanicien s’était inséré sous la voiture et, couché sur le dos, il avait l’air d’être écrasé pour jamais. Le monarque était un peu triste, et interrogeait l’horizon, qui ne répondait rien, ne sachant pas, sans doute, qui était son illustre interrogateur... Enfin, on entendit un meuglement sauveur; une automobile approchait. On lui fit des signes. Elle s’arrêta sur le lieu de l’accident. Le propriétaire de la voiture en panne s’approcha, et demanda si son confrère chauffeur voudrait bien prendre à son bord et remettre à la ville voisine le comte de Bonchamp. (C’était le nom que S. M. Léopold avait choisi pour ce petit voyage.) Le confrère chauffeur, qui était seul dans sa voiture avec son mécanicien, accepta avec une parfaite bonne grâce. Il montait une forte voiture de touriste découverte. C’était un homme de taille moyenne, et d’assez large carrure. On ne distinguait pas son visage sous son masque; mais d’après sa tournure et son allure, on pouvait juger qu’il avait dans les quarante-cinq ans.
Le roi prit place à son côté sur le siège de derrière de la voiture, qui partit à une allure modérée.
—Le pays est beau, dit S. M., en laissant errer ses yeux sur la campagne.
—Le pays est beau, répondit l’inconnu qui paraissait, lui aussi, assez disposé à causer.
On causa. Le roi, très amusé de cette aventure, et certain de ne pas être reconnu, se mit à faire parler son compagnon sur plusieurs questions qui étaient à l’ordre du jour en Belgique. Il fut stupéfait de la compétence avec laquelle ce monsieur s’exprimait sur ces sujets divers. Il se montrait parfois assez sévère dans ses critiques et, bien qu’il parlât du roi dans des termes respectueux, il ne se gênait pas pour apprécier très librement sa politique.