UN BON MÉCANICIEN
—————

Joseph était certainement le type du bon mécanicien. Il n’avait aucune arrogance; il parlait très gentiment et très familièrement à son patron, et, lorsque quelqu’un de la maison, fût-ce un simple invité, lui demandait un renseignement, il donnait toutes les explications désirables, sans avoir recours à ces effrayantes expressions techniques, telles que carburation, refroidissement, échappement des gaz, qui font hocher la tête aux gens et les rendent rêveurs.

Joseph était un bon garçon rond et de bonne mine; il souriait le plus souvent et il rendait à tout le monde toute sorte de services. On disait: «Il y a des lettres à porter à la poste. Qui est-ce qui y va?»—«Moi, j’ai affaire, disait quelqu’un. Mais est-ce que le mécanicien ne pourrait pas...?» Alors on allait trouver Joseph dans la salle de billard, où, chaque jour, après déjeuner, il faisait sa sieste sur une banquette. On hésitait à l’éveiller; mais il avait un sommeil d’oiseau, et se levait, toujours un peu effaré... On lui disait: «Joseph, ne vous dérangez pas... Si des fois, tout à l’heure, vous allez du côté de la poste...» Il répondait avec une bonne grâce parfaite qu’il allait s’y rendre immédiatement. On finit par ne plus avoir recours à ces formules, puisqu’on savait qu’il y répondait toujours de la même façon, et on finit par lui dire simplement: «Joseph, une lettre à la poste.»

Un jour, il se proposa de lui-même pour mettre du vin en bouteilles, et dès lors le service de la cave lui fut confié, et l’on en déposséda la cuisinière; elle ne demanda pas mieux d’ailleurs, car la cave était humide, et elle avait des rhumatismes à la jambe. Puis, on s’aperçut que de lui-même il avait eu l’idée charmante de laver la vaisselle; si bien que personne ne fut surpris de le voir un jour, un balai à la main, en train de faire le nettoyage complet du grand salon. Ce n’était qu’accidentel d’ailleurs; le salon n’était nettoyé à fond que tous les huit jours; mais il sembla dès le lendemain qu’ayant pris le balai en mains, il éprouvât quelque difficulté à s’en dessaisir. On le rencontra d’abord dans les escaliers, en train de nettoyer sérieusement les angles extérieurs et intérieurs des marches. Il amoncela sur chaque degré, en petits tas, une poussière que personne n’avait jamais songé à déloger.

Puis, dans sa fureur de balayage, il s’arrogea, par une lente et patiente usurpation, le nettoyage sévère de toutes les pièces de notre demeure. Et, quand il l’eut rendue très propre à l’intérieur, il voulut lui donner à l’extérieur un aspect plus frais et plus coquet. Un jour, de grand matin, nous entendîmes un bruit léger sur le devant de la maison. Joseph, suspendu à une échelle de corde, était en train de gratter la façade, qu’il badigeonna ensuite à neuf.

Mais ce travail, si intéressant qu’il fût, devait avoir une fin. Et, quand il fut bien et dûment terminé, notre chauffeur se sentit un peu désœuvré. Le balayage des chambres l’occupait jusqu’à dix heures à peine; c’est alors qu’il pensa à distraire les enfants de la maison, à qui il fabriqua des cerfs-volants. Il les emmena faire de longues courses dans la campagne; il leur apprit un peu d’anglais, leur donna des notions de mécanique...

Quand un meuble se trouvait cassé dans la maison, il le réparait tout de suite avec une habileté remarquable.

Joseph était le favori de tout le monde. On était heureux qu’il fût là. C’était mieux que l’homme utile: c’était une sorte de bon génie. On ne craignait qu’une chose: c’est que Joseph pût un jour nous quitter. Mais cette éventualité était vraiment peu probable; il eût fallu imaginer la possibilité d’un accident, et cette hypothèse n’était pas plausible. Les accidents n’arrivent guère qu’avec les véhicules; or, Joseph ne sortait jamais dans la voiture à chevaux, et les rares fois qu’il fut question de sortir en automobile, il montra pour ce moyen de transport une telle répugnance, qu’après deux ou trois promenades, tout le monde, par un accord tacite, renonça à ce passe-temps.

Joseph le bon chauffeur, cet homme d’une humeur si douce et si égale, ne s’assombrissait, ne devenait maussade et taciturne que lorsqu’il prenait place au volant. On le comprit. On acheta une bâche pour la voiture qui resta tout l’été dans la remise, pendant que le mécanicien, heureux et sympathique à tous, faisait la joie de la maison.

LOUIS... LOUIS...
—————