Joachim était un mécanicien modèle, très adroit, à la fois vite et prudent. En outre—et ce point n’est pas négligeable—il avait un caractère charmant. Il ne se laissait jamais aller à ces silences inexpliqués, à ces bouderies incompréhensibles qui serrent le cœur des passagers de la voiture et tuent toute la gaîté du bord. Il souriait gentiment des plaisanteries que faisait en cours de route la personne admise à l’honneur d’être placée sur le siège. Quand la voiture s’arrêtait, à la question: «Qu’y a-t-il Joachim?» il ne grognait pas: «Y a quéque chose», en soulevant rageusement son capot. Au contraire, sociable, complaisant, amical, il mettait ses compagnons de voyage dans la confidence de ses incertitudes et de ses recherches.

Il ne connaissait jamais la route, mais il supportait tout de même les indications. Et quand il apercevait sur le sol quelques pierres éparses, il s’abstenait de donner des signes d’impatience, de hausser les épaules avec irritation et ne rendait pas le guide du bord directement responsable des moindres aspérités qui se trouvaient sur le chemin.

Quand on lui disait: «Nous partirons demain à cinq heures, ou à sept heures, ou à neuf heures», il ne répondait pas, quelle que fût l’heure indiquée, par un «Bien!» haineux et plein d’une sourde révolte. Mais il faisait un aimable signe de tête, et, le lendemain matin, il était au rendez-vous, avec à peine une demi-heure de retard. S’il lui arrivait de faire attendre ses passagers plus longtemps, à vrai dire il ne pouvait s’empêcher de faire un peu la tête; mais, au bout de quelques minutes de marche, il n’y paraissait plus.

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Il s’occupait de sa voiture avec un soin infini. Aussitôt arrivé à l’étape, et bien qu’il aimât assez visiter les villes, il ne sortait pas du garage avant d’avoir nettoyé sa 24 HP limousine. Et si on arrivait tard, tant pis pour les musées et les églises! Il se privait même ce jour-là d’écrire ses quinze cartes postales quotidiennes.

Nous nous réjouissions tous d’avoir avec nous un mécanicien comme Joachim. Nous en félicitions le propriétaire de la voiture, qui souriait, avec un peu de crainte, car il avait une âme naturellement inquiète et disait fréquemment que les bonheurs humains sont fragiles... Plus insouciants, nous nous laissions aller à notre plaisir. Ce voyage d’auto s’annonçait comme un des plus beaux et des plus heureux qu’il nous eût été donné d’entreprendre. Nous avions déjà parcouru une partie de la Bretagne, que nous connaissions, mais que Joachim ne connaissait pas et qu’il avait admirée. Puis nous avions fait une magnifique promenade sur les bords de la Loire, et nous avions revu avec joie tous les châteaux que Joachim n’avait pas tous visités dans ses précédents voyages.

On s’en alla ensuite sur Bourges, puis, de Bourges, on gagna Clermont-Ferrand par Saint-Amand, Montluçon et Pontaumur. De Pontaumur à Clermont les routes qui serpentent au flanc des montagnes furent parcourues par Joachim avec sa prudence, sa sûreté habituelles... D’ordinaire, sur ces routes pittoresques, je n’éprouve pas une joie parfaitement paisible. J’ai toujours peur que le mécanicien soit pris, lui aussi, par la splendeur des paysages. Mais, avec Joachim, rien de semblable n’était à craindre. Il semblait oublier, quand il était au volant, sa passion pour les grands spectacles de la nature. Quand il voulait en jouir, il arrêtait carrément sa voiture, et toutes les personnes du bord, émues par les aspects grandioses qui s’offraient à elles, communiaient dans le même enthousiasme lamartinien.

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Clermont-Ferrand était le point, fixé d’avance, où les Puissances mystérieuses, dispensatrices du bonheur des hommes, avaient décidé d’arrêter, et arrêtèrent un peu brusquement notre compte de félicité.

Ce fut au moment même où la voiture, entrant dans la capitale de l’Auvergne, fit halte devant la poste, où quelqu’un de nous avait à faire partir un télégramme très pressé.