C’est ce qu’il nous racontait, avec un air accablé, le soir de son arrivée parmi nous. Et il nous dit avec lyrisme son ivresse d’être débarrassé momentanément de tous ses soucis: les pourparlers avec les restaurateurs, les insignes à commander, les invitations à faire imprimer, les accessoires de cotillon, les cigares, les orchestres, les bouquets aux dames artistes qui veulent bien prêter leur concours! Comme il allait jouir de la vie, égoïstement, lui qui ne faisait que se consacrer à autrui! C’était bien son tour d’être un peu tranquille! Oh! les flâneries dans les prés, les promenades sur les routes ombragées! Et, pour le soir, il apprendrait enfin à jouer le bridge; car, à Paris, il ne joue jamais. Le voyez-vous attablé à une table de jeu, lui qu’on vient déranger à chaque instant, pour réclamer ses instructions ou invoquer son autorité!
On le promena le lendemain toute la journée. Il avait l’air un peu mélancolique des gens qui ne s’habituent pas tout de suite à leur bonheur. On lui apprit le bridge, le soir, et il feignit de s’y intéresser. Quand on se quitta pour aller se coucher, il nous serra la main avec effusion et nous dit avec une ardeur un peu factice: «Voilà la vie, la vraie vie!»
Mais le lendemain matin, on le vit errer comme une âme en peine sur la terrasse du château. Il y avait d’un côté de vastes prairies désertes, de l’autre une superbe forêt. On n’apercevait, en fait d’agglomérations, qu’un tout petit village, qui se trouvait à deux lieues de là. Il nous dit qu’il allait faire une longue promenade à pied... Quand il revint pour déjeuner, très en retard, il nous apprit avec résignation qu’il était allé jusqu’à ce petit village, que c’était dans quinze jours la fête annuelle et qu’il organisait une course en sacs et une retraite aux flambeaux.
TOURISTES
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Ce vieux monsieur à la tête trop grosse ressemblait énormément à sa femme. Tous deux avaient le masque démesurément large et des yeux débordants. Ils étaient de la même taille, pas assez courts pour être considérés comme des nains et pour avoir la gloire d’être des phénomènes.
Le monsieur avait encore sur la tête des cheveux épais et rudes, et qui n’avaient pas blanchi. Il était clair qu’à un moment donné la Nature ne s’était plus occupée de cet être inintéressant, et lui avait laissé ses cheveux noirs. La dame était noire aussi, mais ses bandeaux et ses torsades étaient d’emprunt. Tous deux étaient vêtus tristement et solidement de vêtements aussi inusables qu’eux-mêmes.
Ils habitaient dans un appartement très cher, dont quinze chambres sur dix-huit n’étaient pas meublées. Mais la salle à manger, la chambre à coucher et un des salons étaient remplis de vieux meubles d’un grand prix, achetés d’un seul coup.
Le monsieur avait fait sa fortune dans le commerce... Comment avait-il pu gagner un franc? Il semblait avoir au juste l’esprit d’initiative, le génie entreprenant d’un soliveau. Mais de l’argent et de l’or, par des lois mystérieuses, étaient venus s’agglomérer et s’amonceler autour de lui. Quand il eut gagné plusieurs millions, il alla trouver son notaire, à qui il put dire juste les paroles nécessaires pour exprimer qu’il voulait vendre son fonds. Le notaire lui trouva un acquéreur. Il déménagea et vint habiter un très beau quartier. Il n’avait l’air ni heureux, ni malheureux. Il était probablement très heureux.
Il acheta une forte limousine de bonne marque. On lui indiqua un bon mécanicien.
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