Le seul ennui qu’il parut éprouver, ce fut le jour de leur première sortie, quand il fallut dire au mécanicien où il voulait aller.
Il n’avait pas la moindre connaissance géographique. Quand on prononçait devant lui les noms de Melun ou de Versailles, il les reconnaissait simplement. Les notions étaient rangées pêle-mêle dans son esprit, comme dans un dépôt de ferraille. Ça s’y trouvait, voilà tout.
Le mécanicien proposa Rouen. Ils n’avaient aucune raison pour refuser. Ils partirent un matin, à huit heures.
Le vieux monsieur était installé à côté de sa femme dans la voiture. Ce fut encore ce jour-là une image très spéciale de bonheur à deux que celle de ces vieillards silencieux, qui regardaient droit devant eux et dont le visage restait impassible. Ils tournaient la tête machinalement quand ils entendaient un coup de trompe, ou regardaient en l’air quand on passait sous un pont.
Le mécanicien les amena dans un restaurant de Rouen, où le vieux commanda le déjeuner d’une voix basse et tranquille, après avoir consulté du regard le regard toujours consentant de sa femme.
Le mécanicien vint les reprendre à trois heures. Puis ils rentrèrent à Paris après avoir eu une panne de pneu. Entre Vernon et Bonnières, la voiture s’était arrêtée. Le mécanicien était descendu et leur avait dit: «J’ai un pneu d’arrière qui fiche le camp.» Le vieux monsieur avait incliné la tête, la dame aussi. Ils étaient restés dans la voiture. On avait haussé le tout avec un cric, et le mécanicien avait procédé avec diligence à la réparation.
Quelques jours après, le mécanicien les emmena à Fontainebleau, puis à Meaux. Comme la belle saison arrivait, il leur demanda un jour: «Monsieur, Madame n’auraient-ils pas l’idée de faire un grand voyage en France, et l’on pousserait jusqu’en Italie?» Ils acceptèrent. Le mécanicien leur demanda trois jours pour mettre la voiture en état.
Ce mécanicien adorait l’auto. Il aimait sincèrement la nature et se grisait de grand air. Mais il se dit que ce voyage serait plus agréable s’il emmenait à côté de lui, sur le siège, une petite amie.
Il vint donc demander à Monsieur et à Madame d’emmener sa femme avec lui. Le monsieur accepta d’un petit hochement de sa grosse tête, après avoir recueilli chez sa femme un avis favorable, également silencieux.
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