D’abord, à ce numéro-là du thermomètre, la plupart des corps changent d’état. Tel gaz, pimpant et léger, est un liquide moins dégagé d’aspect, ou même un solide inerte et sans grâce.
Il est bien probable que les Neptuniens ne sont pas faits comme nous. Peut-être ressemblent-ils à ces bêtes antédiluviennes qui allongent dans le musée de Kensington leur squelette interminable... Mais puisque nos astronomes à la vue courte ne nous donnent pas sur eux de renseignements suffisants, nous aimons mieux nous figurer qu’ils nous ressemblent. C’est ainsi que nous façonnons Dieu à notre image. Admettons que les Neptuniens sont des gens comme nous, mais plus grands, proportionnés à leur planète. Et imaginons, derrière un vaste zinc, un limonadier géant débitant de l’air en bouteilles et même en magnum, pendant qu’à la terrasse un autre gars de Neptune se fait servir comme apéritif de l’oxygène absinthé.
CITRONNET
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Citronnet était le plus célèbre de sa famille. On ne voyait d’ailleurs jamais son père, un vague bûcheron. Quelquefois, sa mère traversait le village avec une charge de bois mort. Mais, dans la Grande-Rue, qui était la grand’route, on connaissait bien Citronnet.
Citronnet était âgé d’une dizaine d’années. On ne savait pas s’il était jamais allé à l’école. Il passait à travers toutes les lois sur l’enseignement. Je crois qu’on ne pouvait dire au juste à quelle commune il appartenait, et que personne n’élucidait ce problème, moins intéressant sans doute pour l’histoire que celui du véritable berceau d’Homère.
D’ailleurs, on sentait obscurément qu’il ne fallait pas arracher Citronnet à ses fonctions. Dans le village où tous les hommes, toutes les femmes, tous les gosses travaillaient, soit aux champs, soit dans des usines proches, Citronnet était «le badaud». Il était l’emblème haï et jalousé de l’oisiveté éternelle.
Il passait pour un mauvais sujet, qui n’avait peur de rien. La vérité est qu’il avait peur de tout. Mais, dans le désœuvrement où il vivait, il était poussé tout à coup par les lubies. Si l’idée lui venait de faire une blague à une poule, d’isoler tout à coup un poussin égaré, ou bien de taquiner un veau attaché devant l’auberge, rien ne pouvait arrêter en lui ce besoin impérieux de faire quelque chose. N’étant pas satisfait par une vie inoccupée, ce besoin d’agir se manifestait par des actions irrégulières, qui indignaient les habitants. Aussi le jeune Citronnet vivait-il un peu comme un paria. On lui parlait de côté. On ricanait parfois en le voyant, et l’air apeuré et doux qu’il avait pour regarder le monde le faisait considérer comme individu le plus dissimulé du département, d’un machiavélisme peut-être sans but, mais évident.
Les autos qui s’arrêtaient chez l’épicier, pour prendre de l’essence, avaient tout de suite la clientèle de Citronnet qui restait cependant à une certaine distance des pneus. Car il savait bien que si par malheur un des boudins s’était dégonflé, il n’y aurait eu qu’une voix pour accuser la malveillance...
Citronnet n’avait jamais été en auto, même pendant trente mètres. Il aurait bien voulu s’accrocher un jour derrière une voiture pour aller jusqu’à la sortie du village. Mais il était trop surveillé par le marchand d’essence, par la dame du tabac, par la forge, par tout le monde.
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