Or, un jour, une auto grise à deux places s’arrêta pour faire de l’essence. Elle avait un énorme capot à l’avant, et derrière les baquets un arrière en biseau. Le chauffeur, pour conduire, était presque couché sur le dos... Une fois qu’elle eût pris son essence, il y eut un peu de coton pour la mise en marche, si bien que l’épicier, qui avait affaire, rentra dans sa boutique. Comme il faisait très chaud, la dame du tabac, à l’inverse du capucin du baromètre, restait à l’intérieur de sa maison. La forge ne marchait pas... La route était libre... Les deux chauffeurs avaient pris place dans la voiture.
Citronnet s’installa sournoisement à l’arrière. La voiture démarra... Dès le début, Citronnet comprit que ça marcherait trop vite. Il eut l’idée de descendre à l’instant même... Mais ça allait trop vite déjà. Aux dernières maisons du village, l’auto filait à pleine allure. Citronnet, accroché tant bien que mal, fermait et ouvrait les yeux, ne sachant s’il avait plus peur de ce qu’il voyait ou de ce qu’il ne voyait pas.
Au bout d’un instant, il se risqua à regarder devant lui. La route montait, droite comme un mur. Il eut l’espoir de voir ralentir la voiture, mais la voiture ne ralentit pas... Au haut de la côte, on aperçut un petit village... On le traversa à toute vitesse... C’était fini. On ne s’arrêterait plus qu’au bout du monde.
Quelles réflexions se faisait Citronnet? Il ne savait pas. Ça marchait trop vite. Il se disait confusément qu’il allait se trouver très loin, dans un pays inconnu, et sans aucune espèce de ressource. En effet, le petit sou que la veille il avait reçu d’un autre chauffeur à qui il était allé chercher du tabac, ce sou unique avait été dilapidé le matin même, en un achat de boules de gomme.
On passait au milieu d’un paysage magnifique. Mais, comme tout bon buveur d’air, Citronnet semblait dédaigner le paysage. On entra dans une forêt assez fraîche, sur une maudite route roulante, où l’allure de la voiture s’accrut encore.
Puis la forêt s’éclaircit peu à peu, et fit place à une plaine qui n’était pas sans grandeur. La route, toute plate, filait entre des champs très plats. Citronnet se demandait dans quel pays on se trouvait, si c’était encore la France, ou l’Europe...
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Puis, brusquement, après une embardée, la voiture s’arrêta. Et un des deux messieurs à lunettes, qui ne mâchait pas ses expressions, lança une expression toute crue... Citronnet avait sauté à terre et se tenait sur le bord du chemin... C’est alors qu’un des chauffeurs l’aperçut, le regarda avec stupéfaction, et lui demanda d’où il était sorti. Ce chauffeur était bien sûr d’avoir vu la route déserte, rien qu’un instant auparavant. Et Citronnet semblait avoir jailli du sol poudreux, telle Astarté de l’onde amère.
Tout en le réquisitionnant pour aider au démontage du pneu, les deux chauffeurs, soupçonneux, continuèrent à interroger leur compagnon imprévu. Ils finirent par en avoir le cœur net et par savoir qu’ils l’avaient ramassé quelque part...
Mais où donc? Ils ne s’étaient pas arrêtés depuis près de cent kilomètres. Ils regardèrent sur leur carte et nommèrent la patrie de Citronnet. Le jeune déraciné avoua qu’il était en effet originaire de ce pays lointain, et les chauffeurs, ne sachant que penser, l’examinèrent.