Je voudrais bien vous dire qu’ils l’emmenèrent à Paris, l’attachèrent à leur maison, que Citronnet grandit à leur service, et qu’il finit par épouser la fille de l’un d’eux, belle et riche héritière. La vérité est qu’ils se bornèrent à le mettre en chemin de fer, dans un compartiment de troisième classe... C’était aussi un des rêves de Citronnet d’aller en chemin de fer. Mais ce bonheur lui arrivait trop subitement. Il n’en jouit pas autant qu’il aurait dû.

Quelques-uns de ses concitoyens furent un peu étonnés quand il débarqua à la gare du pays.

On lui demanda: «D’où c’est-il qu’tu viens?... Là-v-où qu’tu t’es en allé?...» Citronnet n’était pas loquace. Il murmura quelques rauques explications, et cette aventure fut loin de modifier dans un sens favorable sa réputation locale.

UNE RACE QUI S’ÉTEINT
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—Regarde de tous tes yeux, regarde!

C’était, je crois, le terrible Ogareff qui s’adressait en ces termes à Michel Strogoff, pendant que l’on chauffait la lame de sabre, pour la passer ensuite, incandescente, devant les yeux de l’envoyé du Tsar.

Il n’est pas question pour le moment de nous passer à tous devant les prunelles des lames portées ainsi à une température plus haute que celle du rouge-blanc. D’autant que nous ne trouverions pas tous, à point nommé, en pensant à notre famille une larme protectrice qui nous préserverait, comme elle en préserva Strogoff, du fâcheux effet de ce sport sibérien.

Pourtant nous ne saurions trop vous exhorter à regarder de tous vos yeux autour de vous, car le spectacle devant lequel la plupart des hommes passent, d’ailleurs indifférents, le spectacle en vaut vraiment la peine.

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Vous savez pourtant ce que c’est qu’une ère? C’est quelque chose d’important, une ère; les siècles, à côté d’une ère, ne sont que des petits garçons. Eh bien! nous sommes en ce moment à ce point si rare de l’histoire où il nous est permis d’assister à l’arrivée d’une ère nouvelle, et, en même temps, à l’agonie d’une ère ancienne. Il y a en ce moment deux ères sur le pavé de Paris, celle toute-puissante d’éclat et de jeunesse de la locomotion nouvelle, et l’ère décrépite, asthmatique, râlante, de la traction animale.