Regardons-les de tous nos yeux ces véhicules hier encore familiers, aujourd’hui déjà étranges, qu’emmènent des grosses bêtes grises, jaunes ou noires. Un omnibus à chevaux n’est-il pas déjà aussi barbare qu’un pousse-pousse égyptien? Et les cochers, les cochers ne nous font-ils pas l’effet d’apparitions, de fantômes, en chair et en os, qui entrent tout vivants dans le Préhistorique?
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Regardez-les encore, car bientôt nous ne les verrons plus. Examinons leurs variétés diverses, dont quelques-unes d’ailleurs ont déjà disparu.
Les auteurs de romans-feuilletons ne connaissaient qu’un exemplaire du cocher de fiacre, qu’ils appelaient l’automédon. C’était lui qui disait: «Hue, Cocotte!» ou «Suffit, bourgeois!» Il fouettait sa bête, d’ordinaire maigre et poussive, par opposition aux robustes percherons que le cocher des berlines «enveloppait d’un large coup de fouet».
Le cocher de fiacre des romans était aussi étroitement défini que le portier ou le porteur d’eau. Pourtant, disons-le, il y avait et il y a encore des spécimens très différents de cochers de fiacre. La race, en ces dernières années, s’est affinée. Le cocher de fiacre d’il y a vingt ans avait une bien mauvaise réputation. Il passait pour un être grossier, insolent, âpre au gain. Il oubliait toute politesse, quand il s’agissait de faire remarquer à ses clients leur manque de générosité. Il leur exprimait sa façon de penser avec une rudesse toute barbare. On trouve encore, parfois, autour des gares de ces cochers d’une autre époque. Ce sont ceux qui font du camping, la nuit, dans les stations de débarcadères, qui sont comme des Musées de Cluny des anciennes voitures de louage, de ces extraordinaires véhicules, de ces véritables fiacres classiques, plaintifs et cahotés, pleins d’humidité et de courants d’air, et qu’un de mes amis définissait ainsi: «Appareils de vieux fer et de vieux bois pour pousser les chevaux malades.»
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Nous voyons aujourd’hui beaucoup de fiacres propres et vernis comme des voitures de maître, attelés de chevaux moins fringants, du moins en bonne santé. Ils sont conduits par des cochers corrects, bien entourés dans leur couverture et qui tiennent au moins leurs rênes, au lieu de les laisser flotter sur leur cheval, comme Hippolyte ou comme ce cocher barbu en veston de toile, au chapeau de paille mis très en arrière. Ce cocher-là, paisiblement, les jambes croisées, malgré les remontrances des gardiens de la paix, s’obstine à fumer la pipe pendant que les voyageurs de sa victoria reçoivent dans la figure des parcelles de cendre enflammée et de fines gouttelettes, le tout au prix de dix centimes les quatre cents mètres.
Ce cocher traditionnel est, je l’ai dit, d’aspect très paisible, mais le moindre incident de parcours détermine chez lui une véritable irruption d’injures. Le blanchisseur qui lui coupe sa ligne, le cocher de maître qui passe un peu trop près de lui, sont immédiatement pris à partie. Il se livre, bien qu’il les voie pour la première fois, à des appréciations les plus sévères sur leur intelligence et n’hésite pas à salir leur vie privée.
Pourquoi le cocher moderne, pourquoi surtout le mécanicien sont-ils moins mal embouchés? C’est sans doute qu’ils vont plus vite. L’homme qui crie, qui invective, est celui que l’on dépasse. Quelquefois, le cocher plus rapide, empoigné au passage, se retourne pour répondre par une injure aussi violente. Mais c’est là comme une hostilité d’usage, quelque chose comme un devoir de politesse, et où la rancune n’a aucune part. Au fond, la meilleure réponse et la plus dédaigneuse, c’est la vitesse... La colère du charretier dépassé se perd dans le vent.
Les gens sur les routes continuent à crier après le chauffeur; mais ils crient avec de moins en moins de conviction, parce qu’ils s’aperçoivent que leurs injures n’atteignent plus la voiture.