Voilà comment l’automobile adoucira les mœurs. Les mécaniciens qui vont vite, n’ont pas le temps d’«agrafer» leur prochain qui, au bout de deux secondes est déjà loin d’eux. Les tombereaux seront remplacés par les volumineux poids lourds, trop imposants, trop réguliers dans leur marche pour ne pas être entourés de respect. Le charretier disparaîtra comme le cocher de fiacre et, avec eux, une certaine verdeur, une assez belle truculence de la langue vulgaire, qu’il faudra sans doute regretter, car le besoin d’être violent et incisif poussait toujours les «empoigneurs» de la rue à chercher des mots nouveaux, non émoussés par leur emploi de tous les jours, et cette recherche et cette invention continuelles donnaient, il n’y a pas à dire, pas mal de nerf au langage.
UN VRAI PUR
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Parmi les types sympathiques que j’ai rencontrés au cours de ma carrière déjà longue de chauffeur amateur, j’ai déjà signalé ce mécanicien si aimable, qui porte, à vélo ou à pied, les lettres à la poste, qui donne un coup de main au valet de chambre pour balayer l’appartement, qui se met au besoin à un petit travail de jardinage. Il s’acquitte de ces différentes fonctions avec une bonne humeur parfaite, qui ne cesse qu’au moment précis où il est question de faire un tour en automobile...
Et combien j’ai aimé aussi ce vieux négociant retiré, qui s’est bien offert le luxe d’une quarante-cinq chevaux, mais chez qui le besoin d’ostentation est fortement combattu par une vigilante parcimonie! Il veut bien promener sa voiture le plus possible dans Paris où l’usure des pneus et la consommation d’essence sont insignifiantes. Mais comme il souffre lorsqu’on sort des fortifications! Sa torture commence quand on arrête devant le marchand d’essence. Il a un regard de vrai malade anxieux, quand il voit les bidons pleins d’un beau liquide transparent se vider l’un après l’autre dans le réservoir insatiable.
J’ai connu aussi cet autre propriétaire d’auto qui ne sort jamais d’un petit cercle étroit, tracé autour de sa maison de campagne, non pas par avarice et pour ménager sa voiture, mais par une espèce de manque d’imagination, par une timidité devant les routes inconnues.
Mais ceux-là, à vrai dire, ne sont pas des chauffeurs. Ils ont une voiture parce qu’il faut en avoir une quand on est dans une certaine situation sociale. Ils ne connaissent de la machine que ce que leur en dit leur mécanicien; celui-ci les instruit négligemment, selon sa fantaisie. Il faut qu’ils se contentent de ce qu’il leur dit. D’ailleurs, ils s’en contentent. Leur compétence n’est appréciable que lorsqu’ils parlent de leurs pneus. Ils ont lu les factures et savent très bien qu’un pneu de 135, ce n’est pas la même chose qu’un pneu de 105. Avez-vous remarqué que c’est toujours aux pneus qu’ils s’intéressent? Ils vont même jusqu’à examiner l’enveloppe crevée, pour voir si elle pourra encore servir.
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Mais, je vous dis, cette variété de chauffeurs à la manque n’a rien qui me passionne. Bien plus curieux est cet automobiliste forcené de la première heure qui a toujours eu dans sa remise des voitures de bonne marque, mais qu’il ne sort jamais sur les routes, parce qu’il n’aime dans le sport automobile que la contemplation, la possession de la voiture.
Qu’est-ce que ça peut lui faire de filer sur les grands chemins à quarante, soixante, quatre-vingts kilomètres à l’heure? Il n’aime pas le mouvement et le déplacement inutiles, il n’aime pas le paysage, il ne regarde rien. Les villages que l’on rencontre sont toujours le même village, les paysans ressemblent aux paysans comme les arbres aux arbres. Il s’écrierait volontiers: Que de verdure, que de kilomètres!
Ce qu’il lui faut, c’est sa voiture. Il n’est pleinement heureux que lorsqu’il la voit dans sa remise, bien à lui, toute propre, indemne de poussière et vidée d’invités intrus. Le dimanche matin, il se lève à quatre heures, et il va dans sa remise, et il retrouve chaque fois l’impression délicieuse qu’il a éprouvée le jour où la voiture est venue de chez le carrossier, bien reluisante, ornée de pneus tout blancs. Il a beaucoup souffert quand elle est sortie pour la première fois. Toute cette poussière infâme qui venait encrasser les chaînes! Ce vernis, ce beau vernis de coffre, aussi net que du cristal, la route le prendrait et le ternirait à chaque tour de roue!