Il ne se refuse pas à faire marcher le moteur dans la remise. Il est heureux quand il tape bien. A quoi bon le faire marcher sur les routes? A quoi bon parcourir des distances, dépasser des bornes, subir la trépidation des bouts de routes pavés et la secousse souvent inattendue de ces brutes de caniveaux?
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Mais quelle astuce pour repousser les propositions de promenades dont ses parents et ses amis le tyrannisent! Il a un peu honte de les refuser carrément, et d’avouer sa passion—que le vulgaire ne peut comprendre—de l’automobile immobile. Il sait bien que tous ces profanes riraient de lui... Alors il faut, chaque dimanche, inventer des prétextes nouveaux. Parfois il feint d’être retenu à Paris, ou plutôt à Neuilly, où il habite, par une invitation à déjeuner. Il va déjeuner au restaurant, et guette l’après-midi le moment où tout le monde sortira de chez lui, pour retourner en toute hâte dans sa remise. Et cet homme de quarante ans passés n’hésite pas à monter dans cette voiture arrêtée, à prendre le volant à deux mains, et à rester parfois des demi-heures entières dans une position de vainqueur de circuit, tenace et infatigable, mais ivre de contentement à l’idée que sa voiture ne marche pas!
Pour qu’il se décide à sortir, il faudrait un temps extrêmement sec, un ciel inaltérable. Et le temps n’est jamais assez sec, ni le ciel assez bleu. Aussi vit-il dans l’angoisse chaque samedi à l’idée qu’il pourra faire beau le lendemain...
Il vient d’ajouter un trait magnifique à sa glorieuse et pure carrière de chauffeur en chambre. Comme il pouvait difficilement, étant donné qu’il habitait la banlieue, ne pas venir en automobile à Paris, où l’appellent des affaires quotidiennes, il a déménagé. Il a pris un appartement près de la rue Beaubourg, à deux pas de son bureau. Il a fallu pour cela aller dans une vieille maison, qui sent une étrange odeur de vieux plâtras, où le parquet est accidenté, où les portes se sont soulevées et laissent passer sous elles une grande quantité de courants d’air terre à terre. Mais l’appartement, bas de plafond, tapissé d’un papier défraîchi, se loue en même temps qu’une spacieuse écurie, désaffectée, où notre ami a installé sa voiture dans des conditions parfaites de confortable. Il inventera des prétextes pour ne pas quitter Paris pendant la belle saison. Il fera son possible pour que la précieuse auto passe tout son été bien tranquille, et même tout l’automne, jusqu’au moment où elle sera remplacée par un modèle plus récent acheté au Salon de l’Automobile. Car la passion de notre ami exige qu’il ait sans cesse dans sa remise les primeurs de la construction automobile, les engins de la toute dernière heure.
LA PLUIE ET LE BEAU TEMPS
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Le dimanche matin, la fameuse question de la pluie et du beau temps est presque seule à l’ordre du jour.
Quand on s’éveille, quand on se guérit peu à peu de la cécité et de l’illusion nocturnes, quand on quitte ses songes à soi pour rentrer dans la vie de tout le monde, il faut un peu de tâtonnements pour retrouver le jour qu’il est. On revient de l’exil des rêves, on s’informe... Ce matin, d’abord pareil aux autres, c’est un matin très différent, un matin de dimanche... Dimanche, oui, en effet... C’était bien hier samedi...
Alors, quand on est à peu près réveillé, quand on a repris sa place dans la vie officielle, on se demande, comme tout le monde, s’il va faire beau... Les volets sont fermés et vous présentent confusément par petites raies blanches semblables des échantillons du jour. On en évalue l’intensité lumineuse... Et alors il faut savoir l’heure. Car s’il est déjà neuf heures, ces petites raies de lumière, ça n’est pas assez clair pour être des morceaux de beautemps.
Le plus souvent, en cette saison décevante, le ciel ne vous donne pas d’indication certaine. On dirait qu’il s’amuse de tous ces yeux inquiets qui l’interrogent. C’est assez rare qu’il nous apporte une joie complète avec un beau soleil bien franc. Et il sait aussi qu’un temps noir et une pluie irrémissible nous amèneraient trop rapidement à la résignation. C’est donc toute la matinée une série de changements à vue. Ce matin, les moyens les plus grossiers étaient mis en usage. Il venait de là-haut les choses les plus disparates. Un soleil éclatant faisait place à du grésil. Tantôt la joie quittait le cœur des directeurs de vélodromes pour venir habiter l’âme des impresarii de théâtres, et tantôt, se croisant avec la détresse, elle refaisait en sens inverse le même chemin.