Daniel regardait dans le vague, devant lui. Si bien qu’un homme qui vendait pour quarante francs une montre et sa chaîne, se crut gratifié d’une attention spéciale et dépensa en pure perte un assez long exposé.
— Qu’est-ce que tu me conseilles ? dit Daniel.
— Ne l’épouse pas, dit Julius. Tu n’es pas forcé de l’épouser.
Deux interminables armées de passants, sur le trottoir, l’armée montante et l’armée descendante, se croisaient à la débandade. Un vieux monsieur en chaussons marchait à pas méticuleux, avec des pieds informes. Un homme en jaquette, sans linge apparent, glissait une canne sournoise sous les tables et piquait des bouts de cigarettes, qu’il empochait avec flegme et beaucoup de douceur.
— Viens-tu au Moulin ? dit Julien.
— Je veux bien, dit Daniel.
Ils montèrent bras dessus bras dessous la rue Blanche. Daniel ne sentait pas encore son mal. Il avait plutôt quelques satisfactions, la petite joie perverse d’être en présence d’une catastrophe. Et puis, il n’était pas fâché de tenir un grief certain et sérieux, avec lequel il pourrait confondre Berthe. Et puis, c’était aussi l’occasion, toujours tentante, de s’en aller, de n’être plus fiancé, c’était une libération, une porte ouverte.
Mais au Moulin, sous le vaste hall de plaisir, le décor changea. Il vit avec tristesse la vie qu’il allait reprendre. C’était là-dessus que donnait la porte ouverte ! Il avait le droit de sortir, mais vers quelle existence vide et sans amour !
Il quitterait donc une femme qui l’aimait, et pour quoi la quitterait-il ? Un orage avait bouleversé son logis. Un pan de mur était tombé, qu’on ne pourrait plus reconstruire. Ne valait-il pas mieux s’en accommoder, et se dire même que c’était mieux ainsi, qu’on vivrait une vie aisée et plus large, moins emprisonnée dans l’austérité ?
Berthe lui avait menti. Pour s’épargner la honte d’un pardon, d’une grâce à octroyer, il préférait amnistier d’une façon générale toutes les pauvres petites créatures d’amour. Il ne fallait pas les prendre au tragique. Il résolut de se livrer dès le soir même à la débauche, pour se persuader que la vie n’était qu’une chose frivole.