— Est-ce que la Prune vient toujours ici ? demanda-t-il à Julius.

— Je pense. Je l’ai encore vue la semaine dernière.

— Si seulement elle pouvait venir ce soir ! Je n’aurai pas cette veine.

Il eut cette veine presque au même instant. Il aperçut la Prune assise à une table. Mais il ne l’aborda pas. Il ne l’avait jamais vue aussi courte. Comme ses yeux étaient à fleur de tête ! Et sur ses noirs cheveux luisants, quel petit chapeau de velours grenat, ridicule !

— Je m’en vais, dit Daniel. Je vais prendre le train de minuit.

Il monta dans un long train morne, presque vide. Il ne choisit pas un compartiment de milieu. Ça lui était bien égal de dérailler, ce soir-là.

Cinq mois auparavant, quand il était revenu pour la seconde fois à Bernainvilliers, il faisait un temps ensoleillé. La Providence mettait sur sa route une jeune fille très belle et très riche, qui n’avait jamais aimé que lui. Ce jour-là, il s’était pris à mépriser le bonheur, qu’il trouvait trop rapide et trop facile.

XXVII
SAGESSE NOCTURNE

Pour l’unique voyageur qu’il déposa à une heure du matin sur le quai de la gare, le train de Paris fit vraiment un bruit exagéré. Daniel donna son coupon de retour à l’employé des billets, qui parut d’ailleurs aussi indifférent devant cette maigre récolte que pour les mille petits cartons dont les voyageurs du dimanche lui remplissaient les mains. Daniel envia ce fonctionnaire modeste, et les longs sommeils insouciants qu’il devait goûter tous les jours, après son service de nuit.

Lui, pour l’instant, n’avait pas le cœur à dormir. Il ne put se résoudre à rentrer chez lui tout de suite. Il préféra errer une partie de la nuit dans les rues de Bernainvilliers, que les villas bordaient de feuillages sombres. Il prit l’avenue circulaire. C’était, par hasard sans doute, le chemin de la maison Voraud.