En temps ordinaire, il n’était pas homme à faire des promenades de nuit, mais le manteau romantique imaginaire dont il se drapait le préservait de toute crainte, en ce pays d’ailleurs paisible. Cependant il eut un léger frisson en passant auprès d’un monument érigé dans un carrefour, à l’endroit où des gens étaient morts pendant la guerre.

Il se souvint qu’un soir de l’été précédent, lui et Julius s’étaient fait peur en se racontant des histoires. Aussi avaient-ils passé une partie de la nuit à se reconduire l’un chez l’autre. Chaque fois qu’on allait atteindre une des deux maisons, celui dont ce n’était pas la demeure ranimait la conversation sans en avoir l’air, afin que l’on pût revenir sur ses pas. A la fin Julius avait eu le dessus dans cette lutte inavouée. Arrivé devant sa grille, il allégua une telle fatigue qu’il fallut le laisser aller se coucher. Daniel, d’ailleurs, aussitôt seul sur la route, avait eu beaucoup moins peur. Il faisait tête aux embuscades de l’ombre et sentait grandir son courage.

L’esprit de Daniel séjourna quelques instants dans ces vieux souvenirs. Puis la piste de Julius le ramena naturellement aux révélations récentes. Il revit quel visage implacable avait son ami, en lui dénonçant les relations de Berthe et d’André Bardot.

Alors, il imagina Berthe installée sur les genoux d’André, tandis que déjà Louise Loison, près de la porte, faisait le guet.

Il vit Berthe se pencher sur André, l’embrasser dans le cou, au-dessus du haut col blanc. Elle avait baisé de ses lèvres cette peau étrangère, cette peau dure de blond rasé.

Il y avait donc dans le passé de Berthe le souvenir de ces contacts. Il y avait un souvenir qu’elle lui avait caché !

Sa vanité s’irritait de cette dissimulation, et qu’il eût existé entre André et Berthe un secret dont lui, Daniel, avait été exclu. Il ne se disait pas que la dissimulation de la jeune fille ressemblait beaucoup à un oubli.

Il ignorait encore à cette époque que certaines jeunes femmes, dès qu’elles entrent en relations sentimentales avec un monsieur nouveau, mettent en son honneur une mémoire propre, toute neuve, sans une tache, et sans un pli.

Nerveusement, il traîna sa canne en travers sur les barreaux d’une grille. Un bruit violent se fit entendre qui, dans la maison endormie, dut réveiller des têtes anxieuses ; soulevées brusquement au-dessus de l’oreiller, elles guettaient maintenant le retour d’un bruit pareil.

Daniel se mit alors à rire et recommença le même bruit sur une autre grille pour s’amuser.