La sensation qu’il goûtait, au souvenir des enlacements de Berthe et d’André, ne lui était vraiment pas trop déplaisante. D’imaginer avec une certaine rage le plaisir que cet autre avait eu, en serrant dans ses bras le souple corps de Berthe, c’était encore une façon de retrouver soi-même ce plaisir. Et puis la ferveur d’André ranimait la sienne. L’autel qu’il était un peu las d’adorer avait retrouvé son prestige, en s’enrichissant d’un nouveau fidèle.

Ce qui l’avait tout d’abord attiré vers Berthe, c’était le besoin de familiariser cet être charmant et lointain, de voir prendre à cette jolie fille des attitudes d’amoureuse. S’il eût été plus âgé, il eût peut-être éprouvé autant de joie, et plus de joie délicate, à voir ses beaux bras enlacer un autre cou que le sien. Mais, à vingt ans, la si pure satisfaction de regarder les dames est gâtée par le désir de profiter de leurs faveurs si déplorablement identiques. Et l’on abandonne cette attitude si commode, si désintéressée, du spectateur, libéré de la préoccupation d’un rôle à tenir.

Il était une fois une baguette de bois que l’on avait plantée dans un vase pour soutenir une plante grimpante, qui n’attendait que cet instant pour grimper. La petite baguette en avait conçu un grand orgueil. Elle se disait que c’était grâce à elle, à cause d’elle, que la plante croissait et se contournait en des enlacements si gracieux. Elle ne pensait pas que beaucoup d’autres baguettes eussent rempli ce glorieux office.

Le dernier jeune homme distingué par Mlle Voraud était arrivé jusqu’à la maison de sa bien-aimée. A travers la grille, il contempla le jardin immobile, qui, sous la lumière de la nuit, avec la balustrade du perron, ressemblait à ces paysages gris-perle où les photographes du Second Empire aimaient à placer nos oncles en redingote, à la barbe ronde et aux cheveux bouclés sur l’oreille, et aussi le cousin que personne n’a jamais vu, le digne chef de bataillon, pacifique ornement des albums.

Daniel, soutenu par l’idée qu’il accomplissait un acte de prodigieuse audace, pénétra dans le jardin par la petite porte du coin, qu’on ne fermait pas. Il s’approcha à une vingtaine de pas du perron et resta derrière un arbre de la pelouse. Il regarda la maison muette où Berthe était couchée. Entre les autres fenêtres du premier étage, sa fenêtre dormait, les volets fermés. C’était derrière ces volets, sur un lit étroit, laqué de blanc, que sa fiancée était étendue. Daniel l’imagina les cheveux en désordre, l’épaule peut-être découverte. Et il sentit qu’entre les draps fins la jambe de Berthe touchait son autre jambe nue.

Quelques jours auparavant, elle avait été souffrante et était restée au lit pendant une journée. Le jeune fiancé avait été autorisé à aller la voir dans sa chambre, sous la surveillance de Mme Voraud qui les laissa seuls une minute pour chercher son ouvrage dans une pièce à côté. Berthe lui tendit les bras ; Daniel pour la première fois avait senti contre lui la forme et la chaleur de son corps. Mais l’absence de Mme Voraud s’était trouvée être trop courte et trop imprévue. Cet instant de plaisir avait manqué de préparations. Daniel l’avait revécu maintes fois, en des regrets profonds.

Il pensa maintenant qu’il était tout près de Berthe, qu’il n’avait qu’à gravir le perron, à traverser la salle, à monter l’escalier, à ouvrir doucement la porte de la chambre. Il se livrait en paix à ces imaginations, sachant bien qu’il ne pourrait jamais forcer les volets de fer des fenêtres haut vitrées qui donnaient sur le perron. Le charme de ses rêves n’était pas gâté par la possibilité et l’obligation de les accomplir.

La grande raison, d’ailleurs, de sa quiétude, après la révélation de Julius, c’est que rien ne l’obligeait plus à agir. Du moment qu’il savait ce qui s’était passé entre Berthe et André Bardot, il n’avait plus à travailler pour sortir du doute. L’explication avec Berthe n’avait qu’une faible importance : il se réjouissait seulement à l’idée de prendre, tour à tour, en lui pardonnant, l’attitude d’un garçon magnanime ou celle d’un esprit supérieur, dégagé de tous les préjugés.

Et puis ses parents à lui ne sauraient rien de tout cela. C’était l’essentiel.

Il savait très bien cacher aux gens ce qu’ils ne devaient jamais savoir. Il se croyait pourtant incapable de dissimulation. Mais en réalité sa franchise n’était qu’une hâte craintive à s’accuser lui-même de ce qui pouvait être révélé par d’autres.