En somme, du moment que la chose demeurait entre lui et Berthe, il en faisait son affaire.
Il sentait bien que son roman avec Berthe n’était plus, après toutes les révélations sur la fortune et la conduite de sa fiancée, l’aventure rare, l’occasion exceptionnelle qui l’avait exalté. C’était très bien encore tel que cela était.
Il était toujours installé derrière un arbre de la pelouse et il n’y avait aucun motif pour qu’il quittât cette place. Mais il remarqua tout à coup qu’il ne pensait plus à rien et qu’il tombait de sommeil. Alors il reprit machinalement le chemin du chalet Pilou, monta chez lui, se coucha et s’endormit sans s’en apercevoir, ayant même négligé ce soir-là les formalités pourtant obligatoires qui précédaient son repos de chaque nuit, à savoir : ronde d’exploration dans le salon et la salle à manger ; double, triple et même quadruple vérification des deux robinets de gaz, à la cuisine ; seconde tournée sans lumière dans toutes les pièces précitées, pour s’assurer qu’il n’y a aucune chance d’incendie ; examen de l’escalier à ce même point de vue après avoir placé la bougie dans la chambre ; fermeture, une fois rentré, de la porte de cette chambre, en plaçant la clef sur la table de nuit de telle sorte que la tige de cette clef reste parallèle à un des bords de la table (cette dernière prescription ne reposant d’ailleurs sur aucun motif bien défini). En dernier lieu, examen des armoires à vêtement, du dessous du lit ; introduction d’une canne le plus haut possible dans la cheminée pour en scruter l’intérieur.
XXVIII
L’ATTACHEMENT
Quand Daniel se rendit à la maison Voraud, pour déjeuner chez sa fiancée, il marchait avec une certaine hâte, étant très pressé de pardonner.
Il avait dormi profondément depuis la veille. A huit heures, il avait chassé d’un grognement la femme de chambre qui venait ouvrir les volets. Elle était revenue vers dix heures sur les injonctions de Mme Henry, qui n’admettait pas qu’on dormît toute la matinée. Une clarté barbare avait envahi la chambre. Il ne restait plus à Daniel que la cloison de ses paupières pour protéger la paix obscure de son âme contre l’invasion du jour. Et ce n’était plus la nuit que voyaient ses yeux fermés, mais une sorte d’ombre rose fatigante. Il se retourna vers la ruelle et remonta son drap sur ses yeux.
Cependant toutes sortes d’obligations s’éveillaient en lui. Il fallait se lever, se laver, s’habiller, aller chez Berthe, parler. Rien que pour se lever, il faudrait quitter ses draps, mettre les jambes à l’air, chercher en gémissant sous le lit la pantoufle qui disparaît toujours. Et toutes les formalités du lavabo ! Il se rendormit lâchement pendant deux minutes, et rêva qu’il se levait. Oh ! quel ennui que ce soit le matin et que la nuit clémente ne soit pas encore de retour !
Et, à peine levé, sans qu’il s’en aperçût, il fut tout de suite consolé de ne plus dormir. Il n’eut plus que le besoin de sortir, d’aller se promener.
Depuis la grille, il aperçut dans la salle à manger des Voraud, Berthe, Mme Voraud et Louise Loison. La vieille grand’mère avait quitté Bernainvilliers depuis la veille. Elle était retournée à Paris, chez un oncle de Berthe, qui, pour trois mois maintenant, en avait le dépôt ; Daniel fut très content de voir Louise Loison. Il était embarrassé pour entamer la conversation avec Berthe. Louise serait l’intermédiaire indiqué.
Mais sa joie d’apporter le pardon à sa bien-aimée tomba un peu quand il fut près d’elle. Tant d’événements étaient survenus depuis la veille, et Berthe avait passé, dans ses réflexions, sous tant de points de vue divers, qu’elle lui semblait revenue d’un long voyage. Il l’avait vue tellement changée dans son âme qu’il fut blessé de lui retrouver le même visage. Il l’en accusa comme d’une hypocrisie.