Elle portait toujours, avec son petit col blanc, la robe de drap gris uni qu’il aimait tant, qui la gardait jadis à lui comme un bien exclusif ; cette robe l’irritait maintenant, elle lui semblait un voile de mensonge jeté sur un corps profané. Car Julius, certainement, n’avait pu tout lui dire. Rien de ce qu’on appelle décisif ne s’était, sans doute, passé entre André et Berthe. Mais que s’était-il passé ? Daniel savait jusqu’à quelles licences peut aller l’impatience d’un amoureux.

Ne s’était-il pas promis d’être magnanime, ou insouciant ? Mais il ne pouvait dominer son irritation. Il voulait se venger de Berthe, lui faire de la peine. Il lui rendit son baiser, cependant. Il ne fallait pas avoir l’air si fâché devant sa mère.

— Vous rentrez toujours à Paris après-demain ? dit Mme Voraud, quand on se fut mis, tous les quatre, à table.

— Oui, madame, après-demain, répondit Daniel avec beaucoup de déférence. Il lui plaisait d’exagérer ses prévenances, afin de montrer à Berthe qu’il avait beaucoup de respect pour cette mère dont elle n’était pas digne. A vrai dire, toutes ces intentions se lisaient difficilement dans le ton de ses paroles, mais il se figurait qu’on les devinait. La plupart des malentendus dont il souffrait venaient ainsi de ce qu’il se figurait être deviné.

Il se trouva que le déjeuner était très bon et qu’il avait beaucoup d’appétit. Il sentit grandir en lui un besoin d’optimisme. Il écarta les soucis qui gênaient sa digestion. Pourquoi supposer des choses que l’on ne lui avait pas dites et que personne, sans doute, ne lui dirait jamais ?

Avant qu’on servît le café, il se leva de table et dit en prenant un grand air de mystère, qu’il exagérait pour masquer son embarras : « J’aurais une communication…, très importante… à faire à Mlle Loison. »

Ils allèrent tous deux dans le petit salon, pendant que Berthe restait à table avec sa mère. Berthe, quand Daniel s’était levé, lui avait jeté un regard inquiet, vite détourné ; elle avait semblé pâle et sérieuse, et c’est en remuant à peine les lèvres qu’elle avait répondu à une question de sa mère. Daniel en eut une grande pitié et résolut de hâter les confidences, pour que Louise pût aller la rassurer plus vite.

Ils restèrent, Louise Loison et lui, debout près d’une des hautes fenêtres :

— Je commence par vous dire que je n’en veux pas à Berthe et que je lui pardonne tout ce que j’ai appris.

— Vous allez encore me rapporter des histoires absurdes, dit Louise avec une promptitude maladroite, et qui montrait bien que Berthe l’avait mise au courant des soupçons de Daniel.