Daniel s’était assis sur le fauteuil. Il avait pris Berthe sur ses genoux. C’était ainsi, dit une voix maligne, qu’elle venait jadis s’asseoir sur les genoux d’André. Mais ça lui était bien égal. Une large affection, qu’il n’avait encore jamais éprouvée, anéantissait toutes ses hésitations et tous ses scrupules. Cette petite-là, qu’il avait sur ses genoux, entre ses bras, il sentait bien qu’il ne se détacherait jamais d’elle.

Il ne voudrait jamais qu’elle eût de la peine. Sa douleur n’était pas la même que les autres douleurs. C’était une douleur insupportable. Jamais il ne la quitterait en fermant une porte, avec l’idée qu’elle était à pleurer derrière. Ce n’était pas adroit d’être ainsi pitoyable. Il l’eût dominée sans doute, s’il eût paru plus fort. Mais, au risque de la perdre, il se retournait toujours, pour regarder son visage, et pour s’assurer qu’il n’était pas désolé.

Dire qu’il l’avait connue, par hasard, il n’y avait pas un an de cela ! Il avait pensé souvent : je me suis engagé dans cet amour comme un promeneur sans but entre dans un chemin. C’est vrai qu’une fois sur le chemin, je n’ai pu retourner sur mes pas ; mais, quand j’ai pris cette route, aucune nécessité ne m’avait poussé aux épaules. Et cette Berthe que je ne connaissais pas, il y a un an, elle est maintenant dans toute ma vie. C’est Berthe.

La première fois qu’ils s’étaient parlé, au bal des Voraud, elle lui était apparue comme une jeune fille parfaite, comme celle qui le comprendrait. Et elle n’avait jamais rien compris de lui. Il avait pensé qu’elle aimerait de lui tous ses goûts, toutes ses ferveurs, toutes ses amitiés, l’affection qu’il avait pour ses parents, sa sympathie profonde pour Julius. Et elle n’acceptait presque rien de tout cela.

Il avait cru qu’elle n’avait jamais aimé que lui, et il était prouvé qu’elle en avait aimé un autre.

Ainsi, rien ne subsistait de ce qui l’avait attiré vers elle, et elle le retenait cependant.

Il était rare qu’il fût réellement heureux de l’embrasser. Il était las de ses baisers identiques. Mais il éprouvait une joie certaine à la tenir enfermée dans ses bras, et à se dire que plus rien jamais ne le séparerait d’elle.

Et quand Berthe lui demanda : « Alors vous m’aimez toujours ? » il ne put lui répondre : oui, tellement il le pensait.

Son mariage, qui lui avait toujours paru un événement irréalisable, lui semblait impossible à rompre maintenant. Il n’osa pas trop se rassurer cependant, car il savait que le Destin n’aime pas qu’on ait des certitudes. Il décida qu’il parlerait dès le même soir à M. Voraud, pour avancer la date et laisser moins de champ aux malices de l’Imprévu.

— Comme on a été mauvais pour maman ! dit tout à coup Berthe, en riant… Il faut aller la voir.