Vers six heures et demie du soir, on leur avait servi à tous deux un petit dîner substantiel. Puis, ils étaient partis avec mystère, guettés malicieusement dans l’antichambre par les petits garçons de quatorze ans. Le coupé au mois de M. Voraud les avait conduits rue Caumartin.

L’oncle Émile, l’après-midi, n’avait pas manqué de prendre Daniel à part, pour lui recommander de ne pas brutaliser Berthe. Il avait employé des expressions anatomiques avec une gravité indécente. Il avait ajouté que la nuit de noces laisse une impression définitive dans l’âme d’une jeune femme, et que c’est bien souvent de ce moment-là que dépend le bonheur de toute une vie.

Personne ne se trouva pour dire à Daniel que c’était lui-même surtout qu’il ne fallait pas fatiguer et qu’il importait de ne pas courir constamment au-devant de la satiété.

Quand il était entré dans le lit nuptial, Berthe et lui avaient eu une seconde de joie véritable, un frémissement de bonheur, à s’enlacer, à se sentir si près l’un de l’autre, à mêler la chaleur de leurs corps. Puis Daniel avait gâté cet instant par une hâte maladroite. Il craignait toujours de ne pas paraître assez pressé.

Berthe s’endormit vers minuit. Daniel tâcha de rester éveillé, parce qu’il avait peur de ronfler. Jusqu’au petit jour, il dormit en croyant qu’il ne dormait pas, par petits sommes entrecoupés. Berthe ne remuait pas. Daniel s’était blotti sur le devant du lit par crainte de la réveiller. Il était triste. Il lui avait toujours semblé que la nuit de noces devait se passer dans une sorte d’ivresse paradisiaque. Et voilà que l’on dormait ! C’était une nuit de noces manquée.

Puis il s’endormit sérieusement, et se réveilla vers dix heures du matin. Il chercha où il était. La ligne de lumière verticale qu’il voyait tous les matins entre les rideaux de la fenêtre, n’était pas à sa place familière. Il regarda les meubles avec stupeur. Il se souvint qu’il était marié.

Au dehors, un jour d’hiver, humble et résigné, attendait patiemment qu’on ouvrît la fenêtre. Ce n’était pas la fougue envahissante des matins d’été. Daniel se retourna et aperçut le dos de Berthe, qui dormait toujours sans bouger.

Il s’était beaucoup fatigué la veille au soir, et n’avait pas assez d’énergie pour être heureux. Mais il avait besoin de bonheur et chercha avidement des raisons d’être content de son sort. La meilleure qu’il trouva fut qu’il n’aurait rien à faire pendant quinze jours, et que personne ne lui dirait de travailler.

Que de fois ils avaient parlé, Berthe et lui, de ces deux semaines de bonheur, où ils vivraient isolés dans leur amour, sans voir personne, Berthe avec Daniel, Daniel avec Berthe ! C’était leur sujet de conversation favori, et qu’ils retrouvaient toujours, quand les autres venaient à manquer.

Ils s’étaient couchés la veille avec l’idée qu’ils ne se lèveraient que le surlendemain. Daniel pensait maintenant qu’il vaudrait mieux sortir l’après-midi pour faire un tour ensemble sur le boulevard, et aller le soir au théâtre.