Il s’attendait sans doute à ce que le marchand répondît : « Si, réflexion faite, je peux. » Le marchand préférait répéter que c’était impossible, et qu’il regrettait.

Daniel se contentait de ces regrets. L’important pour lui n’était pas de réussir, mais d’affirmer à son père qu’il avait tout fait pour mener ses négociations à bonne fin.

Il se disait aussi qu’il ne s’agissait en définitive que d’une petite somme. Il avait à sa disposition une certaine théorie sur les sacrifices modiques, qu’il est quelquefois plus habile de consentir, quitte à se rattraper sur les affaires plus importantes. Il ne se rattrapait d’ailleurs jamais.

Il ne quittait pas le marchand récalcitrant sans lui dire : « Ces messieurs ne sont pas satisfaits. »

Il n’était pas arrivé à son but, mais il avait eu, selon lui, le rôle le plus digne. Il comptait toujours beaucoup sur les remords qu’il pensait inspirer à autrui. Il s’exagéra longtemps le retentissement que ses propres ennuis avaient dans l’âme de son prochain.

C’était une vieille habitude d’enfant gâté. Dès son plus jeune âge, quand ses parents l’avaient grondé, il les punissait en boudant, et se privait de dessert pour les apitoyer.

Il ne faudrait pas conclure de tout cela que Daniel ne se croyait pas fait pour les affaires.

Il rêvait fréquemment d’être un grand homme d’affaires, afin de stupéfier son entourage par son habileté.

Il achèterait, dans des conditions prodigieuses de bon marché, pour un million de francs d’étoffes, qu’il revendrait ensuite trois millions à l’Amérique du Nord.

Ce n’était pas pour gagner deux millions, car il n’avait pas besoin de tant d’argent et n’aurait su qu’en faire. C’était simplement pour voir la tête de son père, de son oncle Émile et du comptable, M. Fentin.