La grande préoccupation de Daniel est la conquête intellectuelle de M. Fentin.
Daniel rassemble chaque matin, dans les journaux, toutes les anecdotes qui lui paraissent susceptibles d’intéresser M. Fentin. Mais le diable est qu’il n’est jamais sûr d’obtenir le rire ou l’étonnement du comptable.
M. Fentin fait généralement un signe de tête qui a l’air de signifier qu’il connaît l’anecdote, à moins qu’il ne dise : « Les journaux ne savent plus qu’inventer », et des réflexions du même genre qui ne sont jamais très agréables pour un narrateur.
M. Fentin ne méprise pas le fils de son patron. Mais il ne lui a jamais laissé sentir qu’il l’estimait, et qu’il lui assignait une certaine valeur intellectuelle.
Daniel cherche avidement à connaître les opinions de M. Fentin pour les adopter d’enthousiasme. Par malheur, les opinions de M. Fentin ne sont jamais saisissables, et il suffit que Daniel abonde dans un sens pour que M. Fentin se transporte rapidement, avec armes et bagages, dans une autre opinion.
D’ailleurs, l’approbation de M. Fentin, si elle se produit, n’est jamais explicite. Quand il ne fait pas d’objection, il prend un air indifférent. Si l’on est tombé dans son opinion, qui est la bonne, c’est évidemment un pur hasard. Il ne fait rien pour vous y laisser, rien pour vous en chasser.
Quand M. Fentin a des écritures pressées, Daniel se relègue dans le petit bureau voisin, qui est son domaine. Le peu de jour que donne la petite cour est encore atténué par des vitres dépolies ; pourtant la lumière solaire ne coûte rien ; mais c’est sans doute par une habitude d’économie.
Daniel, quand il n’a pas de lettres à écrire, doit classer de vieilles factures, dont il inscrit les noms sur un répertoire. Ce travail, si inutile qu’on ne le contrôle jamais, lui paraît fastidieux. Il n’a pas de journaux ni de livres à sa disposition, car M. Henry trouve avec raison que, de huit heures à dix heures du matin, c’est bien assez de temps pour lire les journaux.
Daniel est installé devant l’ancienne table-bureau de son père, celle qu’on a changée pour une neuve quand on a déménagé de la rue du Mail à la rue Lafayette.
Ce bureau, très large, est recouvert d’une vieille basane rembourrée de crin. Il y a dans la basane un accroc à angle droit, et la principale occupation de Daniel est d’introduire dans l’accroc le manche d’un porte-plume, grâce auquel il repousse le crin, le plus loin possible.