L’encrier est constitué par un lion en cuivre dont on pique, pour prendre de l’encre, le dos généreux. Un presse-papier, en cristal demi-sphérique, ne presse aucun papier : il est tapissé à sa base, dans un désordre qui veut être chatoyant, d’affreux petits morceaux de verres multicolores. Il n’y a pas eu de poudre à sécher depuis 1875 dans la boîte à poudre, et le rouleau à buvard, appareil cependant plus moderne, s’est dépouillé de la dernière feuille de papier buvard qui constituait sa raison d’être.

C’est au milieu de ces objets que Daniel passe deux heures, chaque matin, et trois heures, chaque après-midi, afin d’apprendre les affaires.

VI
PYLADE

Daniel Henry, depuis le bal chez les Voraud, n’avait confié à personne le secret de son grand amour pour Berthe. C’était un grand amour décidément, aux dernières nouvelles.

Il n’avait d’ailleurs dans la vie qu’un seul confident possible, son ami Albert Julius, le fils du commissionnaire en cafés.

Julius et Daniel Henry avaient lié connaissance à seize ans, au Vésinet, où leurs familles passaient l’été. Ils s’étaient détestés tout d’abord. Puis leur mépris commun du genre humain et de la danse les avait rapprochés, un soir de bal, dans un coin de salon. Ils s’étaient moqués ensemble de certains valseurs.

Un après-midi, au cours d’une promenade à pied, leur accord s’était fait sur le principe de l’imbécillité irrémédiable de presque tous les jeunes gens du Vésinet.

A partir de ce jour-là, Daniel vit en Julius un individu d’une intelligence exceptionnelle (pas tout à fait aussi intelligent que lui-même, mais presque autant).

Ils se retrouvèrent à Paris. Au début, ils n’osèrent pas se donner rendez-vous tous les jours, chacun d’eux tenant à faire croire à l’autre qu’il ne manquait pas de distractions.

Puis ils finirent par passer ensemble toutes leurs soirées. Tantôt c’était Julius qui montait à huit heures et demie les trois étages de la rue Lafayette. Tantôt c’était Daniel qui venait sonner au quatrième étage de la rue de Châteaudun.