Au bout de quinze jours, ils préférèrent se rencontrer à la terrasse d’un café. Car Daniel était gêné de l’accueil un peu froid que ses parents faisaient à Julius. Et Julius trouvait que sa famille ne marquait pas à Daniel assez de cordialité.

Ils buvaient donc chaque soir, dans le même café, deux mazagrans, qu’ils payaient chacun à leur tour.

Comme ils se voyaient tous les jours depuis quatre ans, ils avaient fini par se constituer des séries de plaisanteries que suffisaient à rappeler, comme une étiquette, quelques mots rapides et spéciaux. Le sens des mots s’enrichissait de tout un passé d’évocations communes. Aussi parlaient-ils l’un pour l’autre un langage profond.

Ils ne concevaient pas que ce langage pût être obscur pour les autres hommes, et, quand ils n’étaient pas compris, ils concluaient à la stupidité générale de leurs contemporains, sans s’alarmer autrement de cette conclusion.

Daniel était généralement le premier au rendez-vous ; on dînait chez lui de meilleure heure. Il attendait Julius avec impatience, et Julius, en arrivant, parcourait anxieusement du regard les chaises de la terrasse. Ils s’étaient posés deux ou trois fois « des lapins » et l’abandonné avait passé, ces fois-là, une soirée d’ennui terrible.

Ils n’exprimaient par aucun signe extérieur la joie qu’ils ressentaient à se retrouver. Ils ne se disaient pas bonjour. Ils ne se serraient pas la main. Mais Julius était à peine assis qu’ils commençaient à se raconter des histoires, qu’ils avaient d’ailleurs plus de plaisir à raconter qu’à entendre.

Il n’y avait entre eux aucune politesse, aucune obligeance, aucune bienveillance. Leurs prévenances, leurs ménagements restaient secrets, presque inconscients. Ils éprouvaient l’un pour l’autre une répugnance physique assez vive. Il eût fallu que Daniel eût une forte soif pour consentir à boire dans le verre de Julius.

Dans leurs entretiens, ils ignoraient chastement toute pudeur. Ils se parlaient sans retenue, comme si chacun d’eux s’en fût parlé à soi-même, des fonctions les plus grossières de leur corps.

Daniel était heureux quand il voyait Julius. Il s’amusait en sa compagnie. De plus ils étaient bien sûrs de constituer une élite. Malheureusement cette amitié, qui l’ornait à ses propres yeux, ne le parait pas suffisamment aux yeux des autres hommes, pour qui l’amitié de Julius n’était pas un bienfait des dieux. Si précieuse qu’elle fût, elle ne figurait pas à un rang assez avantageux sur la cote des sentiments humains. Elle n’était pas, comme l’amour d’une jolie femme, fréquemment demandée sur le marché.

Entre une dame avenante et un jeune homme bien constitué, la conversation est délicieusement troublée par des équivoques, par cette arrière-pensée qu’à un moment donné il faudra substituer aux paroles des gestes agréables et des actions honorifiques. Grâce à ce trouble spécial, grâce aussi aux malentendus inévitables entre deux êtres d’un sexe différent, on arrive, en moins d’une séance, à faire d’une sympathie médiocre un grand et décoratif amour.