Daniel, en allant, ce soir-là, au café, se demandait : « Comment vais-je dire à Julius que Berthe est amoureuse de moi ? »
Il n’était pas sûr que Berthe fût amoureuse de lui. Mais il prenait sur lui de l’annoncer à Julius, parce qu’il fallait dire à son ami quelque chose de définitif, pour obtenir de lui une marque d’intérêt.
Et encore ce n’était pas sûr que Julius s’intéresserait à cette histoire.
Il était convenu entre les deux amis que l’amour, auquel chacun d’eux croyait séparément de toute son âme, n’existait pas.
Ils méprisaient les femmes, qu’ils ne connaissaient pas. Plus tard, ils les méprisèrent, quand ils les connurent. Mais il y eut toujours une dame, précise ou indéterminée, qui au but de leur ambition les attendait. Dans leurs rêves de gloire, c’était cette maîtresse idéale qui consacrait leur triomphe.
— Votre ami tarde à venir, ce soir, dit à Daniel le garçon de café, un grand jeune homme très maigre et toujours assez mal rasé (probablement parce qu’il lui était incommode de se raser le creux des joues).
Jetant énergiquement sa serviette sur son épaule et, plaçant sa main droite en visière sur ses noirs sourcils, il fouilla avidement l’horizon, comme si la venue le Julius allait arracher plusieurs personnes à la mort.
Puis son anxiété fit place à la plus froide indifférence. Il se dirigea vers un consommateur qui venait de s’installer à la terrasse et attendit paisiblement sa commande.
Daniel se demandait toujours comment il raconterait la chose à Julius. Allait-il lui dire brutalement qu’il avait « tapé dans l’œil » à Berthe Voraud, et sans y attacher une autre importance ?
Ou bien attendrait-il qu’une occasion se présentât au cours de la conversation ?